Parmi les initiatives citoyennes mises en œuvre par les jeunes Sénégalais, il y a le don du sang. © DR

REPORTAGE. Pendant et après la crise, individualités et société civile se sont mobilisées pour la défense de leurs droits et marquer leur solidarité.

Par Clémence Cluzel, à Dakar

Parallèlement aux manifestations liées à l’affaire Sonko* et après que celles-ci se sont interrompues, une multitude d’initiatives a émergé, tantôt pour mobiliser en diffusant des informations sur la situation du pays et ainsi alerter au-delà des frontières sénégalaises, tantôt pour appeler à des actions citoyennes d’entraide. Pour ce faire, les réseaux sociaux ont été pris d’assaut autant par les Sénégalais au pays que ceux de la diaspora.

Le rôle crucial des réseaux sociaux

Pape Demba Dione n’en est pas à son premier coup d’essai. Le jeune homme était déjà à l’origine en novembre dernier du hashtag #SenegalEnDeuil en hommage aux nombreux Sénégalais décédés en mer après avoir pris la pirogue à destination de l’Europe. « Mes amis disent qu’à chaque fois qu’il y a un événement majeur, je crée un hashtag ! » s’amuse celui qui est à l’origine du hashtag #FreeSenegal, un mot-clé devenu viral et qui a dépassé les 2 millions de messages sur Twitter. Posté dès les premières manifestations et rapidement partagé, le hashtag, conçu dans l’idée de servir de caisse de résonance pour dénoncer les maux de la société sénégalaise, mais aussi pour répertorier les solutions à ceux-ci, est devenu un mot de ralliement au plus fort des événements. « Il appartient au peuple sénégalais avant tout, c’est la communauté qui a amplifié le message en le repartageant. Je ne suis qu’un intermédiaire », insiste-t-il avant de souligner qu’il ne s’agit « ni d’un mouvement ni d’une initiative politique ».

Largement utilisés ces derniers jours, les réseaux sociaux, avec en tête Twitter, ont joué un rôle crucial dans la crise sénégalaise. Servant d’amplificateurs, ils ont permis une importante mobilisation qui s’est étendue au-delà des frontières, avec notamment des informations traduites dans de nombreuses langues. Une stratégie qui a facilité leur partage sur la situation du pays dans le monde et a permis d’attirer l’attention de la communauté internationale. « Grâce à eux, nous avons pu alerter le monde sur notre situation sans violence et revendiquer nos droits », se félicite Pape Demba. Pour Abdourahamane, étudiant en biologie de 22 ans, c’est notamment cela qui a fait reculer le gouvernement : « Vu l’ampleur de la mobilisation, cela a sapé son image et a pu servir de moyen de pression. Le monde est un village grâce aux réseaux sociaux qui nous relient entre nous, le combat doit donc se porter sur ces plateformes », assure-t-il.

Deux sites d’information ont également vu le jour, recensant les décès survenus, les revendications des manifestants, les détails des causes de la crise, les photos des opposants politiques encore emprisonnés, ou encore les articles parus sur le sujet. Des ressources clés pour documenter cet épisode qui a profondément choqué la population sénégalaise. Une pétition pour réclamer « le respect des droits humains et le rétablissement de l’État de droit au Sénégal », lancée sur le site Change.org, a déjà récolté plus de 5 000 signatures. Pour Pape Demba, « cette mobilisation montre que la jeunesse est consciente. Les jeunes ne sont pas des ennemis de l’État. On aime notre pays et on veut participer à son développement ». Pour preuve de nombreuses initiatives ont germé faisant appel à la solidarité et à la citoyenneté.

Des cagnottes pour soutenir les familles

Une cagnotte pour les familles des victimes, aussi bien les blessés que les personnes décédées, a été rapidement créée. Lancée via la plateforme Diapci créée par le Sénégalais Mouhamet Mbow, qui a d’ailleurs offert les frais de fonctionnement, la cagnotte a atteint plus de 11 millions de francs CFA (environ 16 000 euros). « Nous avons distribué celle-ci samedi 13 mars aux familles concernées », renseigne Pape Demba Dione. Une autre cagnotte, Taxawu doomi Sénégal (Soutenir les enfants du Sénégal), lancée par des membres de la diaspora sénégalaise a déjà réuni environ 9 000 euros. Cette somme devrait permettre d’apporter un appui financier concernant les frais juridiques et médicaux des personnes ayant manifesté. Selon la Croix-Rouge sénégalaise, les émeutes auraient fait plus de 600 blessés et 13 morts tandis que le communiqué officiel fait état de 10 décès seulement.

Soutien judiciaire aux personnes arrêtées

Dès que les manifestations se sont calmées avec la libération d’Ousmane Sonko le 8 mars, les arrestations se sont multipliées. Plus de 500 sur tout le territoire selon L’Observateur, un média sénégalais. Nombreux auraient été les jeunes arrêtés et présentés devant le juge sans avocat pour les assister, selon maître Adama Fall, président de l’association des jeunes avocats sénégalais (AJAS). « C’est assez fréquent, car l’État n’a pas mis en place de fonds d’assistance juridique », déplore-t-il avant d’ajouter : « Notre confrère maître Souleymane Soumaré qui se trouvait à une audience s’est spontanément levé pour les défendre. Il nous a informés de cette situation et nous avons constitué un pôle d’avocats pour assister pro bono (bénévolement) les personnes arrêtées en marge des manifestations. » Un pôle d’une quinzaine d’avocats s’est ainsi constitué pour assister sur tout le territoire les personnes concernées et collabore avec Amnesty International Sénégal, la RADDHO (Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme) et la Ligue sénégalaise des droits de l’homme (LSDH).

Poursuivis pour participation à des manifestations non autorisées, certains sont aussi accusés de dommages à la propriété nobiliaire d’autrui pour avoir saccagé des enseignes ou infrastructures, voire d’association de malfaiteurs et tentatives d’incendie. Ils encourent ainsi des peines allant de 6 mois à 5 ans d’emprisonnement. « Il est de notre devoir d’assister ces jeunes, dont certains sont mineurs et ont été arrêtés sans preuve aucune », regrette maître Fall qui parle de « chasse aux sorcières » et souhaite une « justice rendue au nom du peuple et non pas dans un esprit de vengeance ».

Pôle d’enquêteurs pour évaluer le nombre de victimes

Amnesty International Sénégal, la RADDHO et LSDH ont également constitué un pôle d’enquêteurs afin d’évaluer le nombre de victimes ainsi que les différentes violations commises (blessure, décès ou perte matérielle). « Le but est de parler selon les attentes des familles et de les accompagner au mieux, que cela soit pour porter plainte ou pour négocier si une compensation leur est proposée » détaille Sadikh Niass, secrétaire générale de la RADDHO. Car bien souvent les familles, pour des raisons économiques, optent pour la négociation. « Nous ne pouvons pas aller contre cela. Mais il faut aussi qu’une enquête soit ouverte au niveau national afin que les auteurs des violences policières soient traduits en justice. Ensuite nous pourrons faire appel à la justice régionale via la Cedeao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest) ou internationale avec la Cour pénale internationale », recommande l’activiste. Les trois organismes avaient déjà appuyé les victimes de 2012, lors des manifestations contre un troisième mandat d’Abdoulaye Wade, mais compte tenu de l’importance du nombre de victimes, l’ampleur de la tâche est cette fois considérable.

Don de sang dans une dynamique de solidarité

Autre signe de l’engagement fort de la jeunesse : sa large participation à l’appel au don du sang lancé par le Centre national de transfusion sanguine de Dakar (CNTS). « Avec le Covid, puis les manifestations à partir du 3 mars, les dons avaient beaucoup diminué. Habituellement, on collecte essentiellement dans les écoles et universités, donc les jeunes sont nos principaux donneurs. Mais là, ce n’était plus possible et nous craignions de ne plus avoir suffisamment de stock », explique le Dr Youssou Gueye, médecin responsable de la collecte de sang au CNTS. Partagé sur les réseaux sociaux via le hashtag #FreeSenegal et relayé par des artistes sénégalais, le message a bien circulé. « Il y a eu un fort élan de sécurité », se réjouit le médecin. Si d’ordinaire, 10 personnes s’occupent des prélèvements, le CNTS a dû augmenter les effectifs à 30 personnes et ouvrir des salles supplémentaires face à l’affluence.

Venu donner son sang pour la quatrième fois, Abdurahmane trouve ce don logique : « Je suis en pleine santé, donc pourquoi ne pas le faire ? Je pourrais être à la place des gens qui en ont besoin », souligne l’étudiant qui est venu avec son ami Lamine, 23 ans. « Les événements m’ont poussé à venir pour la première fois. C’est mon devoir de citoyen et une façon de continuer le combat pour la démocratie, c’est dans l’intérêt de notre pays », détaille-t-il en mordant dans le sandwich distribué aux donneurs après le don. Plus de 1 000 poches de sang ont été collectées depuis le mardi 9 mars, et la campagne devrait durer jusqu’à la fin du mois. La conservation des poches ne durant que 35 jours, les besoins sont constants.

Des artistes mobilisés pour défendre l’État de droit

Les artistes se sont également massivement mobilisés sur la question. Parmi les premiers, le rappeur Dip Doundou Guiss, très suivi par la jeunesse sénégalaise, a sorti la chanson intitulée « Free Sénégal » avec un clip fort où les images des manifestations appuient des paroles qui évoquent la corruption, le chômage, ou encore l’injustice. À son image, d’autres musiciens/chanteurs comme Daara J et son titre « Criminels », qui critique la folie du pouvoir, ont traduit en chanson leur engagement.

Le RBSCrew, un collectif de graffeurs, s’est également illustré en réalisant une fresque représentant le président Macky Sall tirant sur un manifestant, son bras aux couleurs du drapeau français pour rappeler que « les armes de policiers sont d’origine française », explique Madzoo, l’un des graffeurs du collectif, ou encore les noms des personnes tuées lors des émeutes. « Il s’agissait de montrer l’image actuelle du Sénégal. Le pacte entre le président et son peuple est rompu puisque le régime est devenu dictatorial et restreint les libertés. Les forces de l’ordre sont utilisées à des fins politiques, les droits humains sont bafoués. Il n’y a aucune poursuite contre les officiers qui ont commis des violences, c’est comme s’ils avaient le droit de tuer ! C’était aussi l’idée de rappeler au gouvernement qu’il n’a pas été mandaté pour tirer sur nous, d’où l’image de Macky Sall tirant sur un homme », analyse-t-il. La fresque a été effacée dès le départ du collectif le soir même de sa création. Mais pour Madzoo « en voulant l’effacer, ils ont renforcé le message. Cela montre que l’image était forte. La résistance devient un droit qui dérange », conclut l’artiste.

 

* Ousmane Sonko, leader du parti Pastef-Les Patriotes, a été accusé par une masseuse de viol et menaces de mort. Il a été inculpé et laissé en liberté sous contrôle judiciaire. Les manifestations se sont déclenchées au moment où il devait se rendre chez le juge après qu’une convocation lui a été remise et que l’affaire a été perçue comme un complot contre l’homme politique et principal opposant qu’il est.