DÉCRYPTAGE. C’est un instantané saisissant qu’offre le CIAN* à travers son rapport annuel sur « Les entreprises internationales en Afrique » et le baromètre d’opinion Africaleads.

Par Sylvie Rantrua

À l’occasion du Forum Afrique 2021 organisé le 18 mars par le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), en partenariat le quotidien l’Opinion, deux baromètres sur le climat des affaires en Afrique et sur les leaders d’opinion sur le continent ont été présentés. Comme chaque année, depuis trente ans, le CIAN dresse un baromètre de la conjoncture et du climat des affaires sur le continent. « L’enquête 2020 a été réalisée auprès de dirigeants de filiales africaines d’entreprises internationales, nous n’interrogeons pas les sièges, mais bien les implantations locales, pour qu’elles donnent leur regard sur l’environnement des affaires », précise Sandrine Sorieul, directrice générale du CIAN.

L’impact négatif du Covid-19 sur la conjoncture…

Cette année, les résultats reflètent aussi la crise sanitaire et économique liée la pandémie du Covid-19. « Même si le continent africain a été moins impacté en termes de contamination et de décès, les mesures de confinement prises ont perturbé les économies. Au niveau global une récession de – 2,2 % est annoncée alors que les prévisions tablaient sur une croissance à plus de 3 %. En début d’année, la Chine a moins acheté de matières premières, avec un fort impact sur les pays exportateurs, même s’il y a eu un certain rattrapage par la suite. Certains secteurs restent à l’arrêt comme le transport aérien, le tourisme », analyse Sandrine Sorieul.

En termes d’impact sur les chiffres d’affaires : pour 87 % des dirigeants, le Covid-19 a affecté beaucoup ou moyennement leur activité, avec des disparités régionales. En 2020, 56 % des entreprises ont un chiffre d’affaires en retrait, par rapport à 2019. Pour l’Afrique du Sud, l’impact est finalement assez contenu alors que, pour le Nigeria, la baisse des cours du pétrole a pénalisé le pays. En Côte d’Ivoire, malgré la période tendue des élections, 50 % des entreprises conservent leur niveau de chiffre d’affaires. « Pour 2021, les dirigeants se montrent plus optimistes. Certains ont pris des mesures d’adaptation, notamment la digitalisation », explique Sandrine Sorieul. En 2021, l’Égypte mais aussi la Côte d’Ivoire bénéficient de bonnes perspectives économiques. En revanche, deux pays restent en panne : la Tunisie, très marquée par l’arrêt du tourisme et une situation politique tendue, et la Centrafrique, en raison d’une situation sécuritaire préoccupante.

Sur l’environnement des affaires, les chefs d’entreprise ont été interrogés sur 39 critères (infrastructures, administrations, économie, social, coûts de production et développement durable). Le baromètre montre une amélioration continue sur les infrastructures (routes, ports, télécommunication, accès Internet), mais un retard persistant pour la région de l’Afrique centrale. Il reste toujours un gros point noir : le coût de l’électricité qui handicape les entreprises.

… n’altère pas l’optimisme des leaders d’opinion africains

Après la conjoncture, l’opinion. Le CIAN a développé un autre baromètre que son rapport annuel : Africaleads. Il en est à sa troisième édition. Celui-ci cherche à évaluer la perception des leaders d’opinion en Afrique autant sur l’image qu’ils ont de l’Afrique que sur la perception qu’ils ont des pays étrangers partenaires. Pour ce faire, le CIAN et l’Institut IMMAR ont questionné plus de 2 400 personnes considérées comme des leaders d’opinion en Afrique : des décideurs politiques et économiques, des hauts fonctionnaires, des responsables associatifs et de la société civile, des journalistes, des artistes, des influenceurs, des chefs religieux.

« Pour la première fois depuis plus d’un quart de siècle, l’Afrique est entrée en récession en 2020. Ce choc exogène n’a cependant pas entamé la confiance dans l’avenir des leaders d’opinion », souligne Étienne Giros, président délégué du CIAN. Ainsi 55 % des membres de ce panel, qui couvre 12 pays représentant près de 60 % de la population du continent, considèrent que la situation de l’Afrique continuera à progresser dans les 5 années à venir.

Parmi les secteurs qui ont le plus progressé, sans surprise, le numérique arrive en tête. Et selon les leaders d’opinion interrogés, trois défis restent prioritaires : la sécurité, l’éducation et la lutte contre la corruption. Du côté des pays qui ont une bonne image, l’Afrique du Sud demeure largement en tête. Viennent ensuite le Maroc, le Ghana, le Rwanda et l’Égypte. « C’est frappant de voir l’Afrique du Sud très largement en tête. Tout le monde sait que ce pays rencontre un certain nombre de difficultés de nature économique, sanitaire et même politique. Malgré cela son soft power, son histoire et sa puissance continuent à dominer », analyse Étienne Giros. À côté de l’Afrique du Sud, le Maroc, le Rwanda, le Ghana bénéficient d’une bonne image.

Les pays anglo-saxons très bien perçus par les leaders d’opinion…

Ce baromètre jette aussi une lumière crue sur l’image que se font ces leaders d’opinion sur les pays étrangers. La crise du Covid-19, la diplomatie du vaccin qui se met en place, le dynamisme de certains pays émergents qui jouent sans complexe leurs atouts sur le continent ont bouleversé la donne et redistribué les cartes de l’influence en Afrique. Surprise : les États-Unis arrivent en tête du classement, suivis de l’Allemagne, du Canada et du Royaume-Uni. Donald Trump n’aurait donc pas écorné l’image de son pays ! « L’image des pays étrangers auprès des leaders d’opinion africains, étroitement corrélée à ce qu’il est convenu d’appeler leur soft power, constitue un précieux indicateur de leur attractivité. Les États anglo-saxons et l’Allemagne trustent les quatre premières places, suivis de la Chine, dont l’image a perdu 15 points en trois ans », commente Étienne Giros.

… devant la France qui est en perte de vitesse

« La France est très nettement décrochée. C’est le premier enseignement ! (…) L’image de la France s’est banalisée. Elle est à la 7e place, au coude-à-coude avec la Turquie, et loin derrière les États-Unis, l’Allemagne ou le Canada. Déjà constaté lors des précédentes éditions de ce baromètre, le déficit de l’image de la France n’est guère réjouissant. Il doit nous interpeller », commente Étienne Giros.

À la question de savoir « pour chacun de ces pays, les considérez-vous comme des partenaires bénéfiques ? » : « La Chine et les États-Unis restent les partenaires privilégiés. Et la Turquie apparaît désormais comme un partenaire sérieux qui talonne les pays en tête de ce classement », commente Mohamed El Kalchi, directeur des études à l’IMMAR. Sur cette question de l’estimation de l’impact, la France continue son lent décrochage. « Alors que notre action en termes d’impact est à 360 degrés, puisque la France a une action politique, diplomatique, militaire et économique à travers ses entreprises, nous avons le sentiment que plus nous avons un impact fort, plus nous donnons des angles à la critique. Compte tenu de la relation intime que nous avons avec beaucoup de pays africains, je pense que cela explique les choses », expose Étienne Giros, un peu dépité. Et d’expliquer : « Avec ce baromètre, le CIAN est pleinement dans son rôle d’acteur engagé et d’aiguillon du débat public sur l’Afrique. » Un rôle de vigie qui a toute son importance à un moment délicat de la perception de la France sur le continent.

Quoi qu’il en soit, autant sur le front de la conjoncture que sur celui de l’image, des challenges de taille attendent les entreprises françaises. Nul doute que les leçons tirées de cette période de pandémie ne manqueront pas de nourrir la réflexion sur les futures initiatives privées et publiques de l’Hexagone en Afrique.