ENTRETIEN. Dans une Tunisie en reconstruction, la trame de la fresque sociale de la réalisatrice Manèle Labidi suit le chemin de vie d’une psychanalyste. Explication.

Propos recueillis par Eva  | Le Point.fr – © Diaphana Distribution

« Ici, on parle au salon de coiffure ou au hammam, pas chez un psy ! » ironise l’un des personnages d’Un Divan à Tunis. Pourtant, cette businesswoman brushinguée, à qui tout réussit, finira elle aussi par s’allonger sur le divan de Selma. Cette psychanalyste de 35 ans – interprétée par la captivante actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani –, cheveux bouclés au vent, cigarette au bec, tattoos gravés sur la peau, a décidé de quitter Paris pour ouvrir un cabinet dans la banlieue sud de Tunis, à Ez-Zhara. Une drôle de mission, nettement moins cocasse qu’elle en a l’air.

Pour son premier long-métrage, Manèle Labidi, diplômée en sciences politiques, a fait le choix de s’intéresser à un sujet peu exploité dans le paysage cinématographique arabe. En apparence éloignée des préoccupations sociales de la Tunisie, la psychanalyse a pourtant connu un pic d’intérêt auprès de la classe moyenne après la révolution, laquelle a eu un impact considérable sur le psychisme de la population. À travers les ressorts de la comédie, la réalisatrice franco-tunisienne de 36 ans livre une fresque sociale teintée de tendresse et d’humour pour mieux dépeindre un pays en pleine reconstruction sociale, politique, économique et administrative. Entretien avec Le Point Afrique.

Le Point Afrique : Vous êtes binationale, comme l’actrice principale du film Golshifteh Farahani qui interprète Selma – elle-même parisienne et tunisoise. Cette caractéristique identitaire était-elle essentielle pour appréhender le sujet de votre film ?

Manèle Labidi : C’était important que mon actrice comprenne en effet cette problématique de non-ancrage. Les racines de Golshifteh sont en Iran, mais elle vit à Paris. Moi, je suis née en banlieue parisienne de parents immigrés. Pour autant, j’ai été élevée dans un foyer tunisien pur où l’on parlait arabe à la maison. J’ai également eu pour habitude de passer deux à trois mois par an en Tunisie jusqu’à ma vingtaine. Pour autant, les gens m’ont toujours plus ou moins fait comprendre que je n’étais pas des leurs. Idem en France. Cette impression s’est vraiment durcie après le 11 Septembre. C’est à ce moment précis que j’ai réalisé que je n’étais ni d’ici ni de là-bas, et qu’il fallait envisager une troisième voie pour trouver le salut.

La révolution tunisienne a été le déclencheur du projet de votre film. Même de loin, de quelle manière avez-vous vécu les événements ?

Comme vous le précisez, on était loin. Pour moi comme pour tous les enfants d’immigrés, notre expérience de la révolution a relevé du fantasme. On a vu l’histoire du pays s’accélérer sans nous. On a ressenti quelque chose de très instinctif et émotionnel, comme une envie d’aller faire quelque chose sur place. C’est très abstrait, mais c’est le point de départ de la thématique du film qui raconte le parcours d’un personnage ayant le fantasme d’accomplir quelque chose dans un pays qu’il connaît finalement très peu. Mais qui a l’espoir de réparer ce qui s’est brisé du temps de la génération de ses parents.

Justement, dans le film, on a le sentiment que cette réparation repose sur la nouvelle génération. Vous le démontrez à travers le personnage de Selma, incarnation du phénomène « repats ».

Le peuple tunisien a vécu pendant des années sous le joug d’un dictateur ayant un culte de la personnalité très fort. Il faut du temps pour se reconstruire. Les enfants d’immigrés ont été témoins de la tristesse de l’exil contraint de leurs parents, de leur vie en France jalonnée de discriminations assez sourdes… Accomplir quelque chose sur un terrain où la génération d’en dessous n’a rien réussi à faire par manque d’opportunités et de facilités, c’est une des raisons les plus fortes qui poussent la nouvelle génération à aller là où on ne l’attend pas. Comme Selma qui débarque à Tunis pour ouvrir son cabinet, dans un pays dont elle pense maîtriser les codes mais où il y a tout à recréer et à réinventer.

Créer quelque chose qui a du sens habite cette nouvelle génération. Il y a parallèlement une fuite des cerveaux. Les meilleurs éléments sortent du pays. De fait, revenir est aussi un acte militant, malgré les difficultés d’intégration que cela suppose. Le personnage de Selma a aussi une forme de suffisance, même si c’est inconscient. Elle souhaite réparer quelque chose de l’ordre de l’ego personnel. À Paris, elle n’a pas de valeur ajoutée. Il faut aussi préciser que beaucoup se cassent les dents en rentrant au pays. Nos parents sont d’ailleurs très opposés à l’idée que l’on fasse le chemin inverse, c’est incompréhensible pour eux.

Un divan à Tunis est un film sur la parole intime. Tout le monde se précipite au cabinet de Selma. Est-ce que cela reflète la réalité ?

Le sujet du film se concentre sur l’impact qu’a eu la dictature sur un peuple longtemps privé de parole. Et qui se retrouve soudainement dans un endroit de son histoire où tout est permis. C’est cette parole retrouvée que je souhaitais capturer.

Je n’ai absolument pas eu envie d’opposer Occident et monde arabe en racontant l’histoire d’une psy parisienne qui viendrait imposer sa science à un peuple complètement en retard sur ces questions. Comme dans n’importe quel pays, il y a des réticences vis-à-vis de la pratique – certainement liées au poids de la religion ou du groupe concernant la Tunisie –, mais la psychanalyse est reconnue. La comédie me permet d’exagérer le trait, mais je suis persuadée qu’une psychanalyste comme Selma aurait une queue aussi longue devant son cabinet dans la vraie vie. Je ne pense pas être irréaliste.

La pratique de la psychanalyse est-elle installée, institutionnalisée, en Tunisie ?

Contrairement au Maroc, il n’y a pas de société savante en Tunisie. La psychanalyse est très embryonnaire. En revanche, la psychologie et la psychothérapie se développent. La demande a augmenté pour ce type de soins depuis la révolution dans la mesure où celle-ci est arrivée de manière brutale, avec tout ce que cela induit en termes post-traumatiques. On a dénombré des cas de dépression, de troubles d’anxiété ou encore de paranoïa.

Comment vous êtes-vous documentée ?

J’ai rencontré des praticiens de l’hôpital psychiatrique de Razi, à Tunis, qui est l’équivalent de Saint-Anne à Paris. Ce sont eux qui m’ont dit que les listes de consultations se rallongeaient. J’ai également interrogé des personnes de mon entourage – famille, amis et voisins – qui étaient très à l’aise à l’idée de parler et d’aller voir un psy.

Selon vous, la reconstruction politique et économique du pays doit-elle d’abord passer par une réparation psychique ?

La population a fondé beaucoup d’espoirs sur cette révolution qui est d’abord politique. Mais, selon moi, pour qu’il y ait une révolution complète, il faut qu’il y ait aussi une révolution de conscience individuelle. Le film est politique parce qu’il raconte le quotidien et l’intimité des gens. On parle de choses assez banales. Les personnages arabes de fiction ont toujours porté des étiquettes sociétales et politiques très lourdes. Je voulais m’affranchir des stéréotypes pour aller chercher des gens ordinaires avec des soucis liés à leur sexualité, leur identité de genre, leurs addictions, etc. Si la parole ne se libère pas au niveau de l’intime, des blocages continueront à persister.

La galerie de personnages féminins est dense. Quels portraits de femmes vouliez-vous montrer à l’écran ?

La femme arabe est multiple. J’avais envie d’évacuer la dimension victimaire que les femmes arabes portent souvent dans la fiction. Je voulais montrer qu’il y a plusieurs types de féminité : des femmes voilées hyper-sexualisées, d’autres qui utilisent le voile comme une stratégie de coquetterie ou un instrument de mode. Le personnage de Selma a, quant à lui, une féminité finalement très virile. Elle n’a pas cette féminité archétypale et très ostentatoire que l’on retrouve au Maghreb ou au Moyen-Orient. Il y a aussi cette ado qui porte les cheveux courts, ce qui est un acte politique dans les pays arabes. Comme dans n’importe quelle communauté, il y a un panel de femmes large et complexe. Les femmes ne sont pas victimes, elles ont des stratégies pour déjouer les règles du groupe et de la tradition, tout comme les hommes d’ailleurs.

Justement, vous n’hésitez pas à montrer la part de sensibilité des hommes arabes.

Il y a un proverbe courant au Maghreb qui consiste à dire que l’Algérien est un guerrier, le Marocain un berger et le Tunisien, une femme. Le droit des femmes est institué depuis Bourguiba et la fin du protectorat. Les femmes sont présentes dans la vie publique, les entreprises, l’art… Pourtant, la sensibilité des hommes tunisiens et du monde arabe n’est jamais évoquée parce que l’on préfère se cacher derrière un archétype. Je pense que la révolution a exacerbé la sensibilité des hommes et a énormément fragilisé la sécurité qu’ils incarnaient. Il y a eu une fragilisation économique et identitaire. Finalement, cette révolution pose la question de la place de chacun, en tant qu’homme, que père, qu’époux, dans la société. J’ai voulu humaniser les personnages, qui vivent aussi des conflits d’êtres humains.

Le 14 janvier dernier, les Tunisiens ont fêté les 9 ans de la révolution. Quel regard portez-vous sur la transition politique du pays à l’heure où il cherche encore son gouvernement ?

L’avenir du pays est mitigé. Il y a eu les attentats, la percée des islamistes… Économiquement, c’est compliqué, le tourisme a été écharpé. Il reprend timidement depuis l’année dernière seulement. Ce que j’observe, c’est que la population est un véritable garde-fou par rapport aux droits des femmes et de l’homme. La population est éduquée et lettrée. Elle est en quête de liberté. Et ça, c’est un espoir. Quoi qu’on en dise, le jeu démocratique a lieu, et sans sang. Je ne crois pas en l’idée que les Arabes et les musulmans sont incompatibles avec la démocratie. Au même titre, la psychanalyse n’est pas réservée qu’aux Occidentaux. Malgré la religion et le contrôle social, on a tous une mère, un père, une éducation, des rêves et un inconscient. Le cadre freudien doit certainement s’adapter aux réalités du pays, mais je ne crois pas du tout en l’essentialisme.