Si la révolution a libéré politiquement le pays qui s’accroche à son orbite démocratique, elle n’a pas réussi à venir à bout des nombreux problèmes économiques de la population. © AFP / FETHI BELAID
 
REPORTAGE. Perçue comme le phare démocratique du Printemps arabe, la Tunisie est en pleines turbulences économiques, sociales et sociétales. Illustration.
 
PAR DOUNIA BEN MOHAMED (AVEC ANA), À TUNIS
Doit-on y voir un signal d’alerte ou ne s’agit-t-il « que » d’un incident isolé. Le 29 octobre, une femme, célibataire, trentenaire, diplômée en anglais mais sans emploi, se fait exploser dans le centre-ville de Tunis, causant une dizaine de blessés. La Tunisie, qui n’avait pas connu d’attentats depuis ceux du Bardo et de Sousse, en 2015, retient son souffle alors que la situation sécuritaire, priorité du gouvernement, semblait s’être améliorée. Ainsi, aux premiers abords, la Tunisie va mal. Les Tunisiens vont mal, moralement, déçus par les promesses non tenues par la révolution. Sur le plan de la qualité de la vie, il faut dire que le compte n’y est pas non plus alors que le coût de la vie a explosé avec une inflation à plus de 7 %, affaiblissant considérablement le pouvoir d’achat. Le constat est le même sur la qualité des services publics : santé et éducation, qui ont fait les grandes heures de la Tunisie, se sont effondrées dans un pays où, aujourd’hui, tout se vend et s’achète sur le marché noir, tandis que la corruption – un des facteurs de la révolution – s’est généralisée.

Des éclaircies économiques appréciables…

Et pourtant, en dépit du climat social plus que tendu, l’heure est à la reprise sur le plan économique, laissant entrevoir quelques éclaircies. La croissance est de retour, 2,6 % en 2018, selon les prévisions du gouvernement qui vise 3,1 % en 2019. Les exportations ont connu un pic cette année avec des chiffres record dans certaines filières comme les dattes, les crabes, ou encore les grenades… Tandis que le bio s’affirme comme une nouvelle niche. Les investisseurs également retrouvent le chemin de Tunis. Si Darty vient de s’implanter, le voisin algérien Condor s’apprête à poser ses ailes dans le nord du pays, de même que le constructeur automobile chinois SAIC Motor et le français Peugeot… Même les touristes sont de retour. Avec 8 millions de touristes attendus cette année, la Tunisie redevient une destination touristique. Une reprise de l’activité touristique confirmée par une croissance de 32 % des recettes au cours des cinq premiers mois de l’année. Une embellie saluée par le FMI qui qualifie, dans un rapport sur les perspectives économiques de la Tunisie, la reprise économique en Tunisie, comme « relativement solide » et prévoit une croissance de 2,6 % en 2018, notamment grâce aux secteurs de l’agriculture et du tourisme.

… mais la corruption persiste

Cela dit, tout n’est pas réglé, tant s’en faut, notamment sur le front de la corruption. En dépit des efforts du gouvernement en matière d’assainissement et de développement du climat des affaires, la nouvelle loi sur l’investissement, les différentes mesures incitatives, l’allègement des procédures et des formalités, beaucoup reste à faire. Selon le président de l’Instance nationale de la lutte contre la corruption (Inlucc), Chawki Tebib, la Tunisie va perdre, chaque année, environ 4 points de croissance à cause de la corruption. « La mise en place de la loi relative à la déclaration des biens et des intérêts, la lutte contre l’enrichissement illicite et le conflit d’intérêts dans le secteur public permettront de promouvoir l’image de la Tunisie à l’extérieur, notamment en matière de transparence et de bonne gouvernance, et d’améliorer ses opportunités d’accès aux financements », nuançait-il toutefois dans une interview accordée à un média local.

En attendant, les limites du gouvernement de cohésion nationale porté par Youssef Chahed se font plus que jamais ressentir. « Les ministres, de partis différents, se surveillent et s’affrontent, le chef du gouvernement lui-même, Youssef Chahed, est critiqué, par son propre parti ! déplore la directrice d’un groupe privé. On ne peut avancer dans ces conditions. On ne fait que reculer et c’est le politique qui nous retarde. » Un constat largement partagé dans le secteur privé. « L’instabilité politique ne nous aide pas, admet Radhi Meddeb, PDG de Conect Engineering et par ailleurs instigateur de la première édition du Forum économique africain de Tunis organisé les 24 et 25 avril derniers à Tunis.

Et les marchés subsahariens dans tout ça ? 

Ce sont là autant de points qui conduisent à s’interroger sur les capacités de la Tunise à aborder les marchés subsahariens déjà pris d’assaut par le Maroc ? L’Afrique est plus que jamais dans le viseur des acteurs, publics comme privés, avec notamment l’adhésion de la Tunisie au Marché commun de l’Afrique orientale et australe, la Comesa, un espace-marché de 500 millions d’habitants, au produit intérieur brut (PIB) de 800 milliards de dollars, tout cela en attendant d’intégrer la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Un défi de taille pour une Tunisie qui peine à faire entendre et convaincre de « son africanité », coincée qu’elle est dans une histoire qui en fait très fortement un pays méditerranéen qui a tourné le dos au monde subsaharien. Et ce n’est pas la situation de Tunisair, la compagnie aérienne nationale, qui représente aujourd’hui son meilleur atout là où Royal Air Maroc est presque devenue la compagnie nationale de nombreux ressortissants subsahariens.

« Plusieurs entreprises, et non des moindres, couvrent l’Afrique depuis trente ans et plus. Elles établissent des partenariats, des relations, dans la confiance et la solidarité », rappelle Radhi Meddeb, avant d’ajouter : « Elles ont besoin aujourd’hui pour faire mieux que la vie leur soit facilitée. Les entreprises tunisiennes sont responsables, elles ne demandent pas que les autorités tunisiennes leur ramènent des marchés, mais qu’on lève les obstacles qui les freinent. Et là, les demandes sont tout à fait raisonnables… » Sauf que le dialogue entre le gouvernement, les représentants du privé et les syndicats n’a jamais été aussi complexe. Alors que la toute-puissante UGTT, principale fraction syndicale, a conduit une grève générale le 22 novembre, elle « bloque toute tentative de réforme et paralyse le pays », selon un restaurateur et militant associatif franco-tunisien, qui n’hésite pas à parler de « contre-pouvoir ».

La société civile, le salut ?

Et la Tunisie se retrouve à nouveau à la croisée des chemins, plus que jamais en quête de son identité, et de définition de son modèle. Très orientée vers la Méditerranée et l’Europe, un peu plus vers l’Afrique mais pas vraiment, davantage vers le Proche et le Moyen-Orient ; ni 100 % laïque et encore mois 100 % islamique, pas totalement libérale, et encore moins même sociale… « On se vante d’avoir 3 000 ans d’histoire, de nos origines carthaginoises, mais entre cette période et la colonisation, rien, trou noir ! » déplore Olfa Rambourg. L’occasion peut-être d’innover.

Alors qu’elle a ouvert la voie au Printemps arabe, de cette chekchouka (ratatouille tunisienne) sortira peut-être un nouveau modèle de développement socio-économique. Ce qui sera incontestablement l’œuvre de la société civile tunisienne qui reste l’un des atouts majeurs du pays, plus que jamais mobilisée, menant des initiatives, certes limitées, mais salvatrices. À l’image du Centre culturel des arts et métiers de la montagne Jbel Semmama à Kasserine, créé par la fondation Rambourg, à l’initiative d’une Tunisienne, Olfa Rambourg. Il en est de même de la Fondation Tunisie à l’origine de laquelle on trouve Badreddine Ouali, PDG de Vermeg, de l’ambitieux programme Smart Tunisia qui vise la création de 50 000 emplois en cinq ans, dans le secteur des NTIC notamment. Une voie de salut pour les 600 000 chômeurs, dont 250 000 diplômés de l’enseignement supérieur, dans une Tunisie de 11,4 millions d’habitants. 

L’apparition d’une nouvelle génération différente des précédentes ?

Tout cela est à voir avec le tamis de signes perceptibles d’une nouvelle génération. Celle-ci est postrévolutionnaire, n’a pas été formatée par les années Ben Ali ainsi que le clientélisme et la politique rentière qui les ont accompagnées. Elle semble poser petit à petit ses marques. « Les 35-45 vont mal, ils n’ont connu que Ben Ali, se retrouvent difficilement dans la Tunisie en gestation, relève Sara Masmoudi, directrice générale de Teriak, une filiale du groupe Kilani, et présidente de la Chambre nationale de l’industrie pharmaceutique (Cnip). Ma génération, plus âgée, qui s’était réjouie du départ de Bourguiba et de l’arrivée de Ben Ali, même si ça n’a pas duré, est mieux armée pour traverser cette transition. Mais le plus encourageant, ce sont ces jeunes qui arrivent. Les entretiens que je fais passer me réjouissent. Ils sont intuitifs, aiment leur pays, participent à la vie de leur quartier… » Il faut dire que cette génération vote et cela s’est vu lors des dernières élections municipales. Bien au contraire, représentant 37 % des élus, ils participent à la vie politique. Et le font savoir, via les réseaux sociaux, bousculant la société tunisienne de l’intérieur. Avec les femmes qui représentent 50 % de l’électorat, gardiennes engagées au sein de la société civile et qui continuent de défendre leurs droits à travers leur assaut des divers édifices juridico-traditionnels, comme la loi sur l’héritage. De quoi garder une lueur d’espoir, même si de nombreuses interrogations planent encore en attendant les prochaines élections prévues pour la fin 2019.