Le franc CFA fait débat. Pour ses partisans, il apporte la stabilité. Mais pour ses détracteurs, il handicape la croissance et maintient l’Afrique dans la dépendance.

Plus de cinquante ans après leur accession à l’indépendance, les pays africains qui furent un jour colonisés par la France ne jouissent toujours pas d’une pleine souveraineté monétaire. Peu connu de nos concitoyens, le franc CFA (voir encadré page 39) est en effet un vestige, toujours en place, de la colonisation française en Afrique. Cette survivance présente quelques avantages pour les pays concernés, mais elle comporte aussi beaucoup d’inconvénients qui contribuent à expliquer le relativement faible dynamisme économique de l’Afrique francophone.

Une monnaie sous tutelle

La principale caractéristique du CFA est que sa parité est fixe par rapport à la monnaie utilisée en France (hier le franc, aujourd’hui l’euro). Mais ce ne sont pas les banques centrales des pays de la zone CFA qui garantissent ce taux de change fixe, c’est le Trésor français, c’est-à-dire l’administration qui gère le budget de l’Etat (et non pas la Banque de France). Concrètement, les traités prévoient que le Trésor s’engage à fournir des euros en échange des francs CFA – et réciproquement – à ceux qui le demandent, à condition toutefois que les réserves de change* de la zone CFA soient suffisantes : les autorités de la zone doivent veiller en effet à ce que la monnaie qu’elles mettent en circulation soit en permanence couverte par des devises à hauteur de 20 % au moins.

Les pays des deux zones CFA (voir encadré page 39) doivent, de plus, déposer auprès du Trésor public français 50 % de leurs réserves de change. Les euros offerts par le Trésor sont donc en réalité gagés sur des réserves en partie détenues par le Trésor lui-même. Si celles-ci se réduisent, les fonctionnaires en charge de la gestion du franc CFA tireront le signal d’alarme à l’approche du seuil des 20 %, pour éviter que les euros échangés contre des francs CFA finissent par être payés par les contribuables français.

Mais le système est conçu pour que cela n’arrive pas : ces réserves n’ont beaucoup diminué qu’une seule fois, au cours de l’année 1993, et le franc CFA avait été dévalué de 50 % dès janvier 1994. Ce qui a doublé instantanément la valeur des réserves de devises détenues en zone CFA par rapport à la masse monétaire** de la zone.

Une stabilité monétaire

Un tel système offre davantage de souplesse que les caisses d’émission***(currency board), utilisées après les indépendances des ex-colonies britanniques. Elles imposaient en effet de couvrir, par des réserves de devises, l’intégralité des émissions monétaires pour maintenir le change fixe des nouvelles monnaies avec la livre. Ce qui supprime toute marge de manoeuvre interne pour la politique monétaire. Il en va différemment dans le cas du franc CFA : les banques centrales n’ayant à couvrir qu’une partie de leurs émissions par des devises, elles ont la possibilité de jouer sur la politique monétaire tant que le taux de couverture reste supérieur à 20 %. Ce qui explique la longévité du CFA par rapport aux currency boards.

L’argument principal des partisans du franc CFA est qu’il apporte une stabilité monétaire indispensable au développement économique de ses bénéficiaires. Il peut en effet être considéré comme un quasi-euro : les profits et l’épargne dégagés en CFA peuvent être transférés facilement sur les places financières européennes sans risque de change. Le franc CFA sécurise donc les revenus et les patrimoines des opérateurs privés et publics qui interviennent dans les pays africains de la zone franc (PAZF), ce qui est supposé favoriser l’investissement et l’activité. D’autre part, les banques centrales étant contraintes de subordonner leurs objectifs de politique monétaire internes à l’objectif – externe – de fixité du taux de change, elles ciblent une inflation calquée sur celle de la zone euro. Dans les faits, les pays concernés ont effectivement bénéficié d’un taux d’inflation beaucoup plus bas que leurs homologues africains, ce que ne manquent pas de rappeler les partisans du statu quo.

Un frein au développement

Cinquante-cinq ans après les indépendances, cela ne semble cependant pas avoir beaucoup favorisé le développement de ces pays. En tenant compte de leur essor démographique, les performances à long terme des pays de la zone franc sont médiocres, si bien que plusieurs d’entre eux figurent parmi les pays les moins avancés de la planète (PMA)1. Le franc CFA étant « aussi bon » que l’euro, cette monnaie trop forte ne répond en effet pas aux besoins de ces pays. Pour maintenir le taux de change avec l’euro, la recherche d’un taux d’inflation inférieur ou égal à 2 % entre en contradiction avec la recherche d’un taux de croissance pérenne de 8 %, indispensable en particulier pour réduire de moitié la pauvreté à l’horizon 2030, comme la communauté internationale s’y est engagée.

Une économie en forte croissance engendre en effet une demande importante de biens et de services qui suscite une hausse des prix : les études réalisées dans les zones de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) montrent qu’un taux d’inflation de 8 % serait la cible optimale. En pratique, on a observé au contraire ces dernières années une déflation dans les pays de la zone franc (0 % d’inflation en 2015 et – 0,3 % en 2014, au sein de l’UEMOA), via l’importation de la baisse des prix à l’oeuvre au sein de la zone euro.

Cette monnaie trop forte au regard de la faiblesse de ces économies encourage les importations puisque les produits manufacturés étrangers sont relativement peu chers. Si bien que la transformation sur place des matières premières et l’investissement ne sont pas favorisés. Résultat : ces pays sont maintenus dans la position d’exportateurs de matières premières, héritée de la colonisation, et leurs recettes dépendent des cours des marchés mondiaux (libellés en dollars) et des fluctuations du taux de change euro/dollar. 97 % des fibres de coton produites dans les pays de la zone CFA sont ainsi exportées sans transformation. Et du coup les échanges commerciaux entre pays de la zone sont eux aussi très faibles du fait de l’absence de diversification de ces économies.

Enfin, comme les autorités monétaires gardent les yeux rivés sur les réserves de change, elles ont tendance, depuis 1994, à être plus royalistes que le roi, afin d’éviter toute nouvelle dévaluation brutale, très douloureuse en termes de pouvoir d’achat. Au cours de la dernière décennie, du fait de la politique monétaire restrictive menée en zone CFA, les réserves de change ont ainsi été constamment proches de 100 %, un niveau bien supérieur aux 20 % requis. Cela signifie que d’importantes marges de manoeuvre n’ont pas été utilisées par les autorités monétaires. Ce qui n’a pas favorisé le développement économique et social.

Ces pays pratiquent en effet à grande échelle la « répression financière », illustrée par la faiblesse du ratio des crédits à l’économie rapportés au produit intérieur brut (PIB). Celui-ci n’est que de 20 % en moyenne dans la zone franc, contre plus de 100 % au sein de la zone euro et 155 % en Afrique du Sud. La parité fixe entre le CFA et l’euro empêche d’ouvrir les vannes du crédit, car dans un système où l’offre locale est très limitée du fait de la quasi-absence de transformation des matières premières, les crédits alimentent surtout les importations et donc les sorties de devises. Et, in fine, ils entraînent un risque de dévaluation du CFA. Par ailleurs, les banques prêtent peu parce qu’elles estiment que ces populations, souvent pauvres et faiblement scolarisées, n’apportent pas suffisamment de garanties. Et lorsqu’elles prêtent les taux d’intérêt sont supérieurs à 10 %.

Changer la donne

Le développement passe par la pratique : quand un enfant apprend à faire du vélo, il peut trébucher quelques fois, mais un jour, il finit par trouver son équilibre et rouler. Or, dans la zone CFA, les Africains ne sont pas réellement aux manettes de la politique monétaire ; ils ne bénéficient donc pas du processus d’apprentissage. Leurs dirigeants, qui pourraient faire évoluer le système, préfèrent rester dans une servitude volontaire qui leur garantit des ressources matérielles et symboliques non négligeables (à commencer par le transfert en toute sécurité de leurs propres avoirs en Europe).

KAKO NUBUKPO ET BRUNO TINEL   

ALTERNATIVES ECONOMIQUES N°363