ANALYSE. Que penser de la situation sécuritaire dans les pays du Sahel après l’attentat du 13 août à Ouagadougou, au Burkina ?
Éléments de réponse dans cet entretien.
Propos recueillis par Malick Diawara
 
L’attaque djihadiste du 13 août 2017 contre le café-restaurant Aziz-Istanbul du boulevard Kwame-N’Krumah est encore une blessure vive dans l’esprit et la chair des Burkinabè, mais aussi dans ceux de pays comptant leurs ressortissants parmi les victimes (au moins 18 morts et 22 blessés). Elle a conduit le Burkina Faso à décréter un deuil national de trois jours à compter du lundi 14 août à minuit. Sa proximité géographique avec l’attentat terroriste du 15 janvier 2016 contre le café Le Capuccino, les similitudes dans le mode opératoire, le constat de fragilité sécuritaire dans un environnement en quête de la bonne formule de défense militaire et civile contre les djihadistes, sont autant de points qui conduisent à prendre conscience de la difficulté à faire face à ce type de guerre et à s’interroger sur les mesures préventives de sécurité. Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe, Emmanuel Dupuy, professeur associé de géopolitique à l’université Paris-Sud, spécialiste des questions de sécurité et de défense, et ancien conseiller au Secrétariat d’État à la défense et aux anciens combattants – Sedac, a accepté d’apporter son éclairage au Point Afrique.

Le Point Afrique : Cette nouvelle attaque d’un lieu public convivial à Ouagadougou dit beaucoup de choses du terrorisme islamiste au Sahel. Quoi, selon vous  ?

Emmanuel Dupuy : Cette attaque, qui s’apparente à celle qui avait déjà frappé Ouagadougou le 16 janvier 2016 (occasionnant la mort de 30 personnes, à travers l’attaque ayant ciblé le Splendid Hotel et le café Le Cappuccino), vient nous rappeler que le terrorisme islamiste peut et souhaite désormais frapper en profondeur au cœur des centres urbains. En ciblant cette fois le café Aziz-Istanbul, lieu particulièrement fréquenté par les Occidentaux, à quelques encablures de l’aéroport et à deux cents mètres de la précédente attaque, les groupes armés terroristes entendent également profiter d’une certaine désorganisation des forces de sécurité burkinabè à la suite de la tentative de putsch de septembre 2015 du général Gilbert Diendéré. La «  chute  » de l’ancien chef d’état-major ainsi que le démantèlement du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) ont participé de la plus grande porosité des frontières avec les pays limitrophes : le Mali, le Niger et la Côte d’Ivoire. On se souvient que l’enquête qui avait suivi la précédente attaque terroriste ayant visé la capitale burkinabè avait conclu à une défaillance des services de renseignements qui avaient été incapables d’empêcher la cellule terroriste commanditée par le Malien Al-Hassan de faire transiter, par la frontière commune, armes et exécutants de l’attaque.

Cette attaque vient aussi rappeler que la menace terroriste se «  sahélise  » et semble migrer des parties septentrionales des pays concernés vers le Sud plus urbain. Cela permet aux Groupes armés terroristes (GAT) de toujours disposer de bases de repli enkystées géographiquement parlant – à l’instar de la forêt de Foulsaré (située à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso), tout en profitant d’une carence de présence de l’État qui s’étend aux périphéries des villes, dans des zones agricoles, aggravant davantage le rapport asymétrique entre centre et périphérie.

Ainsi désormais, c’est vers le sud de la région sahélo-saharienne qu’ils agissent, comme l’atteste, du reste, l’attaque de mars 2016 ayant ciblé le complexe hôtelier de Grand-Bassam sur le golfe Guinée, en Côte d’Ivoire. Cette «  migration  » méridionale cible aussi désormais autant des zones agricoles éloignées et délaissées par les gouvernements centraux, à l’instar de la région burkinabo-nigériano-malienne du Liptako-Gourma, que les centres urbains (Ouagadougou, Bamako, Niamey). Manifestement, la présence ostensible des forces « étrangères  » – les 4 500 forces françaises présentes dans les 5 pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina Faso) à travers l’opération Barkhane, ou les 12 000 hommes des forces internationales impliquées dans les opérations de la mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies (Minusma – au Mali) ou encore les missions de formation et d’encadrement européennes (EUTM-M, EUCAP-Sahel) ne suffisent plus à juguler cette recrudescence des actions terroristes au Sahel.

Cette attaque pose au fond la question de la défense civile dans les villes africaines. Quelles dispositions pourraient être prises pour combiner cette défense civile avec la défense militaire assurée par toutes les forces présentes dans la zone (troupes de l’ONU, françaises, interafricaines…)  ?

La présence internationale est massive si l’on additionne l’ensemble des forces en présence : les 12 000 Casques bleus onusiens de la Minusma, les 4 500 de l’opération Barkhane dont les deux tiers sont stationnés au Mali, les 550 Européens issus de 23 États de la mission de formation militaire de l’UE – EUTM, auxquels s’ajoute la petite centaine regroupée sous l’égide de la mission EUCAP-Sahel, sise à Niamey. Tout cela vise au renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la grande criminalité.

À partir d’octobre, plusieurs centaines d’Italiens, d’Allemands et de Néerlandais viendront, à travers l’installation de nouvelles bases dans la région, renforcer ce dispositif exceptionnel. Au-delà, la mise en place effective de la force anti-djihadiste, sous l’égide du G5 Sahel lancé sur les fonts baptismaux du dernier Sommet de Bamako, le 2 juillet, bute toujours sur la lente mobilisation financière nécessaire à sa mise en place. Sur les 423 millions d’euros nécessaires à la phase opérationnelle dont le début est fixé à cet automne, seuls les 50 millions promis par l’UE et les 8 millions annuels sur une période de cinq ans promis par Paris sont disponibles, dans l’attente des 10 millions annuels que les cinq États du G5-Sahel, dont le Burkina Faso, se sont engagés à mettre sur la table.

La mise en place, en effet, de cinq bataillons forts de 750 hommes par État concerné serait de nature à mettre en place de manière effective une force de 5 000 militaires, policiers et civils, prompts à agir en amont comme en profondeur contre le terrorisme, dans une démarche à la fois d’opération contre-terroriste et d’action plus globale visant à assécher les racines et à juguler les rouages des organisations terroristes (au niveau de son financement et sa médiatisation, notamment).

Il y a, en effet, à la fois urgence au regard de la reprise de vitalité des organisations (Al Mourabitoune, Ansar Dine, Mujao et Aqmi) agissant dans la bande sahélo-saharienne (BSS), mais aussi d’une réalité conjoncturelle qui veut que le G5 Sahel soit la réponse idoine au regroupement régional de ces organisations terroristes réunies depuis le 2 mars dernier au sein du «  Groupe pour la victoire de l’islam et des fidèles  » (Jamaât Nasr Al Islam wa al-Mouminin), sous l’égide du Touareg ifogha Iyad Ag-Ghali.

On ne le dira jamais assez, mais la réponse militaire, si dense soit-elle, ne suffira jamais à juguler l’attirance que ces groupes exercent sur certaines populations, mais aussi la poursuite des recrutements dont profitent les GAT. On sait désormais que les assaillants de l’attaque du 13 août dernier étaient très jeunes.

Dès lors, la création de «  l’Alliance pour le Sahel  », décidée le 13 juillet dernier à l’issue du premier séminaire intergouvernemental franco-allemand, aura pour mission, sous l’égide de l’Agence française de développement (AFD) et de l’Agence allemande de coopération internationale (GIZ), de faire la jonction entre développement et sécurité à travers un fonds de 200 millions d’euros. Ce sont ainsi cinq domaines prioritaires qui sont identifiés comme étant de nature à éviter que les maux qui touchent les États concernés ne deviennent des raisons de rejoindre des organisations narco-djihadistes, lesquelles le plus souvent compensent l’absence d’autorité et de moyens dédiés de l’État : emploi des jeunes, éducation et formation, agriculture et sécurité alimentaire, climat et énergies vertes, gouvernance, renforcement des systèmes judiciaires et lutte contre la corruption, sans oublier le retour des services de base, notamment au travers de l’appui à la décentralisation.

 

Quelle analyse faites-vous des difficultés financières, logistiques et quelquefois politiques à mettre en place les forces du G5 Sahel  ?

Bien qu’à Bamako, le 2 juillet dernier, à l’occasion du Sommet du G5 Sahel auquel participait le président de la République française, Emmanuel Macron, ait été lancée l’idée d’une «  Alliance pour le Sahel  » comme complément diplomatique et économique à l’opération militaire française Barkhane, force est de constater que la question financière autant que certaines réticences de la part de nos partenaires au sein du Conseil de sécurité des Nations unies sont venues contrarier l’unanimité diplomatique autour de cet ambitieux dessein. Il en va de même avec le dispositif du G5 Sahel créé en février 2014 et liant les forces armées de la Mauritanie, du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad, soit une superficie de plus de 5 millions de kilomètres carrés sur 5 000 kilomètres d’est en ouest.

La mise en place de la force sahélo-sahélienne sous l’égide du G5 Sahel semble déjà cristalliser les critiques. Outre son difficile bouclage financier (423 millions d’euros, dont 8 millions d’euros sur 5 ans promis par la France, 10 millions d’euros par État – soit 50 millions d’euros auxquels s’ajoutent 50 millions d’euros que l’UE a promis d’engager), il subit les critiques grandissantes du côté américain à la fois sur le plan diplomatique et sur le plan militaire.

On connaissait déjà la réticence financière du département d’État. Les États-Unis, qui participent déjà à hauteur de 28 % du financement des opérations de maintien de la paix, n’entendent ainsi nullement aider les Français à cofinancer ce qu’ils prétendent être un «  appendice  » de l’opération Barkhane. Il faudra sans doute attendre le 1er octobre, date à partir de laquelle la France va présider pour six mois le Conseil de sécurité des Nations unies, pour établir une nouvelle résolution plus robuste (sous chapitre 7 de la Charte des Nations unies autorisant l’usage de la force).

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Afrique recèle une faiblesse militaire patente. Comment imaginez-vous une éventuelle future Afrique de la défense  ?

En 2002, à l’occasion du Sommet de l’Union africaine à Durban, les États africains définissaient ce qu’il est convenu d’appeler une nouvelle «  Pax Africa  ». Était ainsi créée la nouvelle Architecture de paix et sécurité en Afrique (Apsa) autour de nouveaux concepts et mécanismes de prévention des conflits, de gestion, résolution et reconstruction post-conflit, à travers un Système continental d’alerte rapide (SACR), pour l’instant resté, hélas, en jachère  !

Étaient également mises en place cinq brigades régionales des Forces africaines en attente (FFA) sur la base des Communautés économiques régionales (CER), dépassant ainsi leur objet initial d’intégration purement économique, à l’instar de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), de l’Union du Maghreb arabe (UMA), de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et de la Communauté est-africaine (EAC)

Plusieurs propositions sont évoquées pour tenir compte désormais de l’évolution constante de la sociologie criminelle sur le continent africain, notamment dans l’Ouest. Est désormais évoquée la création d’un Collège sahélien de sécurité sur le modèle des 17 Écoles à vocation nationale régionale (ENVR), à l’instar de l’École de formation au maintien de la paix située à Kolikoro-Bamako au Mali.

Le modèle gabonais, qui a souhaité consacrer à Port-Gentil un pôle innovant en matière d’école de formation de sa nouvelle police environnementale, sise sur ses parcs nationaux, vise, quant à lui, à lutter contre le braconnage, véritable fléau qui fragilise la sécurité de sa frontière avec le Cameroun et la République centrafricaine. L’insécurité environnementale, au-delà de l’insécurité liée au terrorisme, a ainsi constitué l’essentiel du propos du président Ali Bongo à l’occasion du Sommet sur la sécurité en Afrique, en décembre 2013.

Il en va de même avec le projet du West African Police Information System (Wapis), sorte d’Interpol ouest-africain, partie intégrante du plan d’action de l’UE contre le narcotrafic et les nouvelles formes d’insécurité et de criminalité environnementale. Il s’agira ainsi de renforcer l’expertise des forces de sécurité (police, douanes), notamment dans le but de prendre en compte l’importance de l’anticipation, de la détection et de l’harmonisation des décisions de justice des pays de la Cedeao dans le cas de poursuite des crimes environnementaux.

Par ailleurs, la création d’un espace «  Schengen africain  » pourrait, dès lors, être envisagée pour équilibrer les flux humains et matériels tout en favorisant la libre-circulation des personnes, des biens et des services en Afrique. Pour ce faire, l’Union européenne, et en particulier la France, devrait soutenir financièrement, techniquement et au niveau humain les efforts africains visant à la création de cette dématérialisation des frontières. En effet, ce que l’on pourrait appeler une «  épaisseur  » administrative des frontières entraîne sur le continent un terreau favorable à la corruption. Il faut ainsi compter pas moins de 30 jours de dédouanement des marchandises alors qu’en Europe cette démarche administrative ne dépasse pas 10 jours.

En 2015, l’OCDE et le Pnud, dans leurs «  Perspectives économiques en Afrique  », évoquaient aussi l’importance du renforcement de la part du commerce intra-africain qui ne représente aujourd’hui que 12 % des échanges commerciaux du continent africain en Afrique qui ont lieu entre pays du continent africain, alors que ce chiffre est de 55 % en Asie et de 70 % en Europe. L’intégration économique africaine pourrait être un puissant levier contre le terrorisme et la criminalité organisée. Pour rappel, sur les 11 millions d’emplois que les primo-accédants à l’emploi sont en droit d’attendre, seuls 3 millions sont pourvus eu égard aux perspectives économiques actuelles des 55 États qui composent l’Afrique. Impossible de ne pas faire le lien entre exclusion sociale et sociétale et futurs foyers d’insurrection, de terrorisme et de zones grises sur le continent.

En parallèle, un Observatoire sur les questions frontalières et migratoires pourrait être également créé au niveau de l’Union africaine et décliné au niveau des Communautés économiques régionales. Le but de cet institut serait d’avoir une vision stratégique à l’horizon 2063 – un siècle après la création de l’OUA en 1963 – et ainsi promouvoir le renforcement des capacités en matière de gestion «  concertée  » et plus «  inclusive  » des 83 500 kilomètres de frontières africaines. De ce point de vue, il convient de se rappeler, en amont, que seulement un tiers des tracés est démarqué et que seulement la moitié est délimitée, alors même que l’Union africaine a fixé l’échéance 2017 pour en finaliser les contours.

Au-delà, la généralisation de la double logique de solidarité-péréquation sécuritaire trouve sa déclinaison pratique dans la création de brigades et de patrouilles mixtes, d’une part, et dans la mise en place plus effective et systématique du droit de poursuite et de l’application de la coopération bilatérale militaire, comme elle se pratique entre l’Algérie et la Tunisie, dans la lutte contre le terrorisme, ou encore appliquée, au sein du G5 Sahel (notamment entre le Mali et le Niger).

Néanmoins, la création d’une «  Afrique de la défense  », cinquante ans après la création de l’OUA en 1963, semble aller plus vite que «  l’Europe de la défense  », qui, malgré une tentative balbutiante en 1954, semble encore à l’état de projet, 60 ans après la création de l’espace communautaire européen en 1957…