Alors que le calendrier religieux était rempli, les hautes autorités du pays ont pris des mesures énergiques pour empêcher la propagation du virus.

Par Viviane Forson et Malick Diawara | Le Point.fr – © SEYLLOU / AFP

« J’ai décidé, premièrement, de l’interdiction pour une durée de 30 jours de toutes les manifestations publiques sur l’ensemble du territoire national », a déclaré le président sénégalais Macky Sall, à l’issue d’une réunion d’urgence, dans une intervention retransmise en direct par la télévision nationale. Et d’annoncer également la suppression temporaire des escales des bateaux de croisière, ainsi qu’un renforcement systématique des contrôles sanitaires à toutes les frontières. Il a ajouté l’annulation des festivités marquant le 60e anniversaire de l’indépendance, la suspension des cours dans les écoles et les universités pour trois semaines à partir de lundi. Fait important et notable : les mesures annoncées n’excluent pas les manifestations religieuses importantes de ce mois de mars au cœur d’un débat passionné entre différents acteurs politiques et de la société civile.

Une décision tombée après un débat houleux

Il faut dire que les appels se sont multipliés ces derniers jours pour une interdiction de ces rassemblements qui drainent des centaines de milliers de fidèles et qui constituent évidemment un risque sanitaire important. Jusque-là, seul le sous-préfet de Dakar-Plateau, Djiby Diallo, s’était avancé dans le sens d’une interdiction franche de « tout rassemblement sur la voie publique jusqu’à nouvel ordre ». « Dans le contexte actuel, toutes les demandes de manifestations sur la voie publique en ce qui concerne les baptêmes, mariages, activités culturelles ont été toutes rejetées. J’ai estimé, personnellement, par rapport à mes compétences, à mes prérogatives que ces manifestations occasionnant de grands rassemblements ne pouvaient pas être autorisées », avait déclaré Djiby Diallo.

L’Afrique subsaharienne ayant jusqu’à présent été nettement moins touchée que le reste de la planète par la pandémie qui a fait plus de 5 402 morts dans le monde, principalement en Chine et en Italie, depuis son apparition en décembre, selon un bilan établi par l’AFP à partir de sources officielles samedi à 9 heures GMT, il était important de ne pas prêter le flanc à une propagation du coronavirus. Vendredi, des appels à suspendre les rassemblements religieux se sont multipliés au Sénégal, notamment à Touba située à 194 kilomètres à l’est de la capitale Dakar. La ville sainte de la confrérie des Mourides a enregistré 17 cas de coronavirus, faisant craindre une propagation rapide de la maladie alors que les fidèles s’y réunissent fréquemment par centaines de milliers. De plus, plusieurs rendez-vous religieux dont le Kazu Radjab et le Daaka étaient dans le calendrier.

Des cas de coronavirus à Touba par un Sénégalais d’Italie

Le premier cas dans cette ville du centre du pays, deuxième agglomération du Sénégal avec 1,5 million d’habitants a été détecté mercredi sur un émigré sénégalais rentré d’Italie pour assister au Magal de Porokhane. Jeudi, cinq de ses proches ont été diagnostiqués positifs, et 11 autres vendredi, selon le décompte quotidien du ministère de la Santé annoncé en fin de journée. Fait important : les onze nouveaux cas sont des membres de l’équipe médicale du centre de santé de Darou Marnane, qui avait accueilli le Sénégalais revenu d’Italie. Au total, sur l’ensemble du pays, 19 personnes ont été déclarées infectées depuis le 2 mars, dont deux sont guéries.

Les rassemblements, un sujet hautement politique

La question des rassemblements n’est pas simple au Sénégal, pays de 16 millions d’habitants, dont 95 % sont musulmans. Des fidèles venant du Sénégal, de la sous-région ou de pays lointains, se pressent tout au long de l’année à des rassemblements organisés par les différentes confréries qui jouent un rôle majeur au sein de la société. Jusqu’à samedi, l’annulation officielle des rassemblements n’avait pas été décidée. Aussi bien les khalifes à la tête des confréries que les autorités de l’État n’avaient pas pris de décision donnant l’impression d’hésiter ou, en tout cas, de vouloir prendre le temps de la concertation. Un signe pourtant : le président Macky Sall a déclaré, dès jeudi, qu’il fallait « prendre le coronavirus très au sérieux », tandis que le représentant du khalife des mourides soulignait en direct à la télévision que « l’islam conseille d’écouter et de respecter les autorités [politiques] ». Serigne Bass Abdou Khadre Mbacké a, par suite, souligné que nul n’était à l’abri. S’exprimant au nom du khalife, il a annoncé une contribution de 200 millions de francs CFA (300 000 euros) pour aider le gouvernement à lutter contre la maladie, avant de lancer un appel à la générosité des fidèles, à la prière, à la repentance, ainsi qu’au respect des règles d’hygiène édictées par le corps médical.

Convergence entre politiques et religieux

Ce sont là autant d’éléments participant d’une sorte de convergence de points de vue entre politiques et religieux. Ainsi, le fait que le bureau de l’Assemblée nationale a salué vendredi l’apport des grands chefs religieux dans la gestion de la crise pouvait déjà être interprété comme un signe préparant la décision du président Macky Sall. L’illustration en est leur déclaration suivante : « Dans cet esprit, ils [les chefs religieux] pourraient, par exemple, prendre l’initiative du report de tous les grands rassemblements religieux annuels ou ponctuels ».

Pour ce qui est des opposants au chef de l’État, il n’a nullement été besoin d’autant de précautions de langage. « Le temps est venu de prendre des mesures radicales et courageuses de santé publique. Toutes les grandes manifestations religieuses ou non doivent être reportées », a ainsi déclaré l’ancien Premier ministre Abdou Mbaye. Pour un internaute sénégalais, l’avertissement est clair : « L’un des piliers de l’islam [pèlerinage à La Mecque] risque de ne pas se faire cette année pour éviter la propagation du virus. Mais nous, au Sénégal, on a une croyance qui nous pousse à mettre en péril la santé de toute une population ! Arrêtons les rassemblements ! » « Sénégal, pays de paradoxe, a analysé Bordiasse sur Twitter. Notre fanatisme religieux nous coûte trop cher. Chacun défend bec et ongles sa tarikha, a-t-il poursuivi, avant de conclure que l’intérêt commun à l’heure actuelle est dans le respect des consignes sanitaires ».

Réalisme politique, religieux et civil

Autant dire que la pression a été forte. Et pour bien le comprendre, plusieurs grands rendez-vous religieux étaient imminents, à commencer par le « Dakka » de Médina Gounass, une retraite spirituelle en pleine forêt qui devait débuter ce samedi 14 mars dans le sud du Sénégal. La confrérie des tidianes devait se réunir ce 22 mars dans sa ville sainte de Tivaouane, près de Thiès, au centre du pays. À la même date, Touba devait accueillir son deuxième plus grand événement de l’année après le Magal : le « Kazu Rajab », qui célèbre l’anniversaire de la naissance du deuxième khalife des mourides, Serigne Fallou Mbacké. Parallèlement, la confrérie des layènes devait célébrer son fondateur, Seydina Limamou Laye, les 25 et 26 mars à Dakar. Voilà donc un calendrier religieux chargé qui donne à la décision du président sénégalais une signification forte sur la volonté, en convergence, de vaincre le Covid-19.