Sarah Ourahmoune a commencé la boxe à l’âge de 14 ans, à Aubervilliers, dans la Seine-Saint-Denis. © Bruno Levy

Boxer Inside, l’association de Sarah Ourahmoune, a aujourd’hui sa propre salle de boxe. L’occasion pour elle de transmettre les valeurs qui l’ont accompagnée tout au long de sa carrière d’athlète. En premier, sa détermination.

Par Marlène Panara – Publié par Le Point Afrique

Rio de Janeiro, 20 août 2016. Dans les vestiaires du complexe sportif de Riocentro, Sarah Ourahmoune se prépare à combattre pour la dernière fois. À 34 ans, la jeune femme s’apprête en effet à vivre les « quatre derniers rounds de [sa] vie ». C’est la dernière fois qu’elle lace ses chaussures de boxe. La dernière fois aussi qu’elle déroule ses bandes autour de ses poignets. Et pour cet ultime combat, la boxeuse a un objectif : « se faire plaisir ». Bien sûr elle pense à la victoire, mais « profiter du moment présent passe avant », assure-t-elle, sans ciller du regard. Car le chemin a été long pour en arriver là, pour vivre cet instant. Les Jeux olympiques, surtout, elle en rêve depuis ses débuts. Et bien avant que sa discipline, la boxe anglaise féminine, ne fasse son entrée au programme des Jeux de Londres en 2012.

Une vie à 100 à l’heure

Alors, en attendant d’enfiler un jour les gants sous la bannière aux cinq anneaux, cette native de Sèvres (Hauts-de-Seine), encore adolescente, écume les championnats. D’abord en national, en intégrant l’équipe de France à l’âge de 16 ans, peu de temps après que les combats officiels ne soient enfin autorisés aux femmes. À l’époque, la pratique de la compétition n’est pas facile : l’équipe n’a pas d’entraîneur attitré, pas de kinésithérapeute, pas de médecin. Les boxeuses se débrouillent toutes seules. Un désintérêt qui n’affecte pas Sarah Ourahmoune. « Quand je rencontrais mon entraîneur à l’aéroport, celui qui allait me suivre pour une seule compétition, c’est moi qui prenais les devants et qui lui expliquais ma manière de fonctionner, confirme-t-elle. Je lui disais : Toi, tu me donnes le score, tu me lèves ma bouteille. Pour le reste je me débrouille. »

En parallèle du sport et entre deux entraînements – à 6 heures et à 19 heures chaque jour –, la jeune femme, qui vit désormais à Aubervilliers avec sa mère, originaire d’Oran, poursuit ses études. Après un baccalauréat en sciences économiques et sociales (ES), elle poursuit des études dans le social et travaille en tant qu’éducatrice spécialisée, auprès de toxicomanes, comme de personnes en situation de handicap. Une vie déjà bien remplie pour la sportive, mais toujours en quête d’autres projets. Alors à la boxe et à son métier s’ajoute le développement de projets pour la ville d’Aubervilliers, en lien avec le sport. Un emploi du temps surchargé, et le fait de délaisser, malgré elle, les jeunes dont elle s’occupe la convainquent de faire un choix. Ce sera la boxe. Sarah Ourahmoune étoffe alors considérablement son palmarès. Trois fois de suite championne de l’Union européenne en 2007, 2008 et 2009, championne du monde en 2008, médaillée d’argent au Championnat d’Europe en 2011, la boxeuse rafle tout.

 

Sarah Ourahmoune aux Championnats de France, en 2012.

Rebondir après l’échec

Les Jeux de Londres ne sont qu’à quelques rounds. Sarah participe aux qualifications lors des Championnats du monde, en Chine, enchaîne les combats de ce tournoi décisif… et perd le dernier. « J’ai paniqué, j’ai trop réfléchi. Je ne pensais plus au moment présent, mais seulement à l’échéance. Je me suis complètement plantée », raconte-t-elle. « C’était un énorme échec, reconnaît son mari Francky Denis, boxeur lui aussi. On était autour du stade, on était effondré. » La championne prend alors une décision : elle arrête la boxe. Et pour pallier au vide laissé par la compétition, se lance dans un master de communication à Sciences Po, et y suit une formation pour créer son entreprise. Elle se lance et monte « Boxer Inside », sa société qui propose des cours de boxes en entreprises, des ateliers autour de ce sport, qu’elle promeut aussi comme un outil de développement personnel.

La toute nouvelle entrepreneuse travaille d’arrache-pied et reconnaît « avoir du mal à s’arrêter ». Elle profite tout de même de cette nouvelle vie pour accorder du temps à sa famille, et à sa petite fille Ayna, née peu de temps après sa retraite sportive. Le temps passe, et la jeune maman a des regrets, ressent un sentiment d’inachevé. Les Jeux olympiques, c’était quand même son rêve. Alors en 2014, c’est décidé, elle renfile les gants, objectif Rio. Pour la coacher dans cette aventure, elle choisit le père de son mari, « dur, franc et rigoureux. C’est d’un entraîneur comme lui que j’avais besoin », reconnaît-elle. « Sarah a bien sûr beaucoup douté pendant cette période. Mais mon père, c’est une lame de couteau, il pique. Si elle boxait mal, il n’hésitait pas à lui dire, et il n’était pas tendre. Mais c’est grâce à ses mots qu’elle a pu se dépasser », confie son fils. Et surtout, maintenant, Sarah prend du plaisir à boxer, un sentiment qu’elle ne s’autorisait plus avant 2012, où seule la performance comptait à ses yeux.

En route pour Rio

Elle met également un point d’honneur à travailler son mental, sa « faille », et sollicite alors l’aide d’un coach spécialisé. Des séances qui, elle le reconnaît l’ont « apaisées » et surtout préparées à l’échéance qu’elle avait en tête depuis deux ans, les sélections pour les Jeux de Rio. Huit minutes décisives, à Astana au Kazakhstan. Sarah doit faire partie des quatre meilleures athlètes de sa catégorie des poids mouche (- 51 kg). Elle pense au moment présent, pas au résultat. « Déplace-toi », « frappe », « sors », tout son esprit se focalise sur sa technique. Elle obtient la médaille de bronze, son ticket pour Rio. Elle l’a fait, la récompense de ses vingt ans de travail est enfin là.

Trois mois plus tard, au Brésil, Sarah vit l’expérience comme sur un nuage. « De toute façon, je n’étais pas attendue, je n’avais aucune pression. J’avais juste à rester concentrée et à faire de mon mieux. Je savais pour quoi j’étais là », raconte-t-elle. Chaque combat est une victoire, jusqu’au dernier, où elle obtient la médaille d’argent. À la joie se mêle un sentiment teinté de peur, d’angoisse. Que faire après ça ? Qu’est-ce qui l’animera autant que la pratique de la boxe en compétition ? Si ces questions-la taraudent juste après l’obtention de sa médaille, elles sont rapidement balayées par le tourbillon médiatique des jours suivants. Sarah prend conscience que la médaille va tout changer.

Depuis, la jeune femme multiplie les projets : elle intègre le comité de candidature des JO de Paris 2024, lance des gants connectés, et développe son association, en ouvrant notamment une salle spécifique à Boxer Inside, dans le XIIIe arrondissement de Paris. « Souvent, je la ralentis, car elle ne s’arrête jamais », avoue Francky Denis, un large sourire au visage. Tout cela en intégrant le bureau exécutif du Comité national olympique et sportif français, où elle est en charge des athlètes, et promeut la mixité. Un sujet qui lui tient à cœur, elle qui a vécu l’époque où la boxe anglaise « n’était pas un sport pour les femmes ». Sarah Ourahmoune ne boxe plus, mais elle n’a pas posé les gants.