Parmi les expériences à suivre, ces pépinières où sont cultivés les jeunes plants de la Grande muraille verte Sénégalaise. © J-L Peiry – 2016SCIENCES.
 

Comment les changements environnementaux affectent-ils les sociétés et la santé en Afrique de l’Ouest ? Pour répondre à cette question, l’Unité de recherche mixte « Environnement, santé, sociétés » est devenue un Centre d’excellence africain (CEA).

Par Agnès Faivre | Le Point Afrique

Comment assurer le bien-être de l’homme en Afrique de l’Ouest, alors que le milieu change en vitesse accélérée ? Exode rural, fortes croissances de l’urbanisation et de la démographie (la population double tous les 25 ans rien qu’au Sénégal), transition nutritionnelle, sans parler des aléas climatiques et naturels renforcés par la pression de l’homme (hausse des températures, sécheresses récurrentes, désertification, salinisation des eaux souterraines et des terres, érosion côtière)… Voilà 9 ans que les chercheurs de l’Unité mixte internationale (UMI) « Environnement, santé, société » surveillent l’évolution des systèmes socio-environnementaux, et décryptent leurs répercussions en matière d’épidémies, de maladies, de nutrition, d’écologie ou d’énergie.

Des travaux essentiels pour guider les politiques publiques, et qui viennent d’être récompensés : l’UMI a été promue Centre d’excellence africain (CEA), avec l’onction de la Banque mondiale qui en a fait l’annonce le 16 novembre. L’institution de Bretton Woods va ainsi doter le Sénégal de 6 millions de dollars (sous forme de prêt) sur 4 ans et demi. Un peu à l’instar des « labex » (laboratoires d’excellence) français, le label « Centre d’excellence africain » vise à valoriser et soutenir la recherche de haut-niveau. Avec en plus, cette exigence de renforcer la formation de qualité sur le continent.

Une bonne nouvelle pour cette équipe internationale, qui associe le Centre national français de recherche scientifique (CNRS), l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD), le Centre national de recherche scientifique et technologique (CNRST) de Ouagadougou, l’université des sciences, techniques et technologies (USTT) de Bamako, et l’Université Gaston Berger de Saint-Louis.

Travaux d’envergure sur la pollution

Lamine Gueye, neurologiste et neurophysiologiste, dirige l’UMI depuis 2015. Spécialiste des maladies chroniques non-transmissibles (hypertension, diabète, obésité, AVC), il détaille le type de recherches mises en oeuvre à l’UMI. « Nous étudions par exemple la pollution de l’air et de l’eau. Sur l’air, nous menons une étude comparée entre Dakar et Ouagadougou. Ce sont deux villes différentes, l’une est côtière, avec une concentration de population, des véhicules parfois âgés, des poussières du Sahara balayées par le vent. Ouaga, c’est un autre profil, car elle subit aussi des fumées engendrées par les nombreux deux-roues, et une importante pollution liée à la cuisson alimentaire. Tout cela se répercute sur la santé publique et notamment sur les maladies respiratoires », explique-t-il.

« L’équipe basée à Bamako est plus spécialisée en microbiologie et s’intéresse aux parasitoses ; c’est aussi un centre de référence sur le paludisme. Ces partenariats permettent à l’UMI d’être innovante. En plus, notre approche est interdisciplinaire. Nous avons des médecins, des pharmaciens, des chirurgiens, des dentistes, des anthropologues, des sociologues de la santé, des géographes, des biologistes, des spécialistes de l’écologie végétale, de la botanique… » énumère-t-il patiemment.

Interdisciplinarité

Jean-Luc Peiry, qui dirigeait le laboratoire de géographie physique et environnementale à l’université de Clermont-Ferrand, a rejoint cette unité « Environnement, santé, sociétés » en 2016 en raison, justement, du brassage entre disciplines scientifiques. « Dans les études sur la pollution de l’air, des physiciens et chimistes cherchent à identifier les différents types de pollution et à les mesurer, des médecins étudient les problèmes de santé, des biologistes se penchent sur les allergènes, des sociologues et anthropologues cherchent à connaître les habitudes des populations, pour voir si elles sont conscientes des risques et comment elles s’en prémunissent… C’est une manière tout à fait différente de travailler. Il faut accepter ce que fait l’autre, le langage propre à sa discipline, et réapprendre à exprimer sa recherche. Mais en termes d’avancées des connaissances, c’est là qu’on peut réaliser des progrès. Cette qualité de la recherche interdisciplinaire m’a beaucoup plu », résume-t-il.

Autre exemple d’interdisciplinarité : la prévalence de l’hypertension et du diabète mesurée par le Pr Gueye indique des taux presque similaires en zones urbaines et rurales au Sénégal (25 % d’hypertension chez les plus de 20 ans en ville). Comment l’interpréter ? « L’abondance de nouveaux produits trop sucrés, trop salés ou très riches en huile de palme sur les marchés depuis 5 ou 6 ans ne peut qu’avoir des répercussions sur les hausses des cas de diabète ou d’hypertension. Mais ce qui est nouveau, c’est que ça gagne le monde rural. Par exemple, au nord du Sénégal, dans une zone de pasteurs peuls connus pour leur alimentation frugale et assez pauvre en viande, on observe un taux d’hypertension anormalement élevé. Est-ce qu’on doit regarder les facteurs génétiques, environnementaux, étudier la présence du sel dans l’eau, comparer les standards internationaux ? Pour une question de santé publique comme celle-ci, il faut une recherche interdisciplinaire », affirme Jean-Luc Peiry.

Grande muraille verte

Au sein de l’Observatoire hommes-milieux international de Ferlo, au nord du Sénégal, ce dernier participe aussi aux recherches sur les impacts de la Grande muraille verte (GMV), projet panafricain visant à lutter contre la désertification de la zone sahélo-saharienne. Elle s’étend sur 545 km d’ouest en est au Sénégal, et suppose de planter environ 5 000 hectares d’arbres par an. L’Agence nationale de la Grande muraille verte bénéficie ainsi des conseils des chercheurs « sur ce qui convient le mieux en termes de reboisement et de biodiversité (espèces locales, espèces fruitières, plantes à haute valeur ajoutée comme l’acacia, ou espèces résistantes à la sécheresse) tandis que des médecins et anthropologues regardent comment la santé des populations riveraines évolue dans le temps », précise le Pr Peiry.

Relations avec acteurs publics et privés

La relation avec les pouvoirs publics est cruciale pour cette équipe censée faire une recherche appliquée. « Nos résultats servent à la décision », rappelle Lamine Gueye. « Les constats établis dans le cadre de l’hypertension et du diabète ont été pris en compte pour lancer le programme contre les maladies chroniques non transmissibles. C’est important, car nos États ont longtemps ciblé les maladies infectieuses en prêtant moins d’intérêt à ces maladies-là », ajoute celui qui s’intéresse aussi aux problèmes d’obésité et de surpoids à Dakar, où la prévalence se situe entre 8 et 10 % chez l’ensemble des enfants scolarisés.

« On travaille également avec la population. J’organise par exemple des conférences grand public sur l’hypertension artérielle, pour informer sur le diagnostic tardif et les complications, car les signes de ces maladies sont très méconnus. On fait des films documentaires, des émissions de radio… », reprend Lamine Gueye.

Prochain palier pour ce centre d’excellence : établir des ponts avec le privé, et en particulier avec les entreprises des secteurs de l’environnement et de la santé. « Nous allons proposer des formations adaptées aux questions qu’ils se posent. C’est de l’expertise, mais qu’ils vont en général chercher dans des cabinets spécialisés », précise le professeur sénégalais.

Outre cette dimension de « recherche utile », l’UMI, devenue Centre d’excellence africain, se doit enfin de porter une attention particulière à la formation. Un volet prépondérant sur le continent africain, où la proportion de chercheurs dans la population active est la plus faible du monde. Selon l’Unesco, l’Afrique subsaharienne comptait 96 chercheurs par million d’habitants en 2015, contre 4 226 en Amérique du Nord ou en Europe occidentale, et une moyenne mondiale de 1 151.