ANALYSE. Comment, avec tous leurs moyens, les institutions financières internationales n’ont-elles pas réussi à mieux accompagner le développement de l’Afrique ? Pour Papa Demba Thiam, économiste, la réponse est, entre autres, dans une certaine bureaucratie. Ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, Papa Demba Thiam pose un regard critique sur les politiques menées par les grandes institutions financières en Afrique. © TERMINUS / DR 

Fin des années 1960 : la sècheresse alliée aux crises pétrolières qui ont suivi ont toutes deux fini par rendre des administrations africaines déjà prédatrices, exsangues et surendettées. On n’a alors rien trouvé de mieux que demander à d’autres bureaucrates apathiques d’appliquer des programmes dits de « stabilisation » et d’« ajustement structurel » qui, pour régler les problèmes budgétaires des États africains, ont simplement démantelé les maigres structures et tissus socio-économiques qui y existaient. La recherche et l’éducation et la formation en ont aussi pâti tout autant que les infrastructures qui n’ont été ni maintenues ni développées, et nous voilà entrés en régime de fabrication de pauvreté avec l’installation durable de « structures de sous-développement ». Pour faire court, la situation de dépendance des États africains envers des bureaucraties multilatérales (et bilatérales) s’est accentuée au fil du temps, ce qui a enlevé aux États africains, l’initiative, la programmation et l’action en matière de politique de développement.

Que l’on cesse d’appeler « stabilisation » et/ou « ajustement structurel », les programmes que les pays africains ont avec les institutions financières multilatérales, lesquelles les ont rebaptisés « appui budgétaire », « facilités » ou « prêt de financement de politique de développement » et autres. Ces mêmes programmes continuent d’être développés et livrés par la même caste de bureaucrates qui n’ont pas appris à faire autre chose. Ils contiennent les mêmes types d’interventions avec leurs « conditionnalités » rebaptisées « déclencheurs ».

Le plus grave est la transhumance entre bureaucrates d’institutions nationales, bilatérales et internationales qui arrive à produire les mêmes types de décideurs parfois comme « clients », parfois comme « fournisseurs » d’aide au développement. Ceci permet d’intégrer et harmoniser la colonisation des instances de décision par ceux que j’appelle les « carriéristes de la fabrique de pauvreté ». Ils résistent à toute forme de leadership et d’innovation pour protéger leurs intérêts vitaux. La perversion même de l’idéologie que les bureaucrates-carriéristes brandissaient avant de s’engager dans le travail de développement.

Quels sont les arguments qui corroborent votre jugement ?

Écoutez, je ne crois pas être le seul à penser de la sorte. J’ai été un gros rebelle dans le monde du développement. C’était le cas à la Banque mondiale que j’ai décidé de quitter il y a tout juste deux ans, en faisant prévaloir mes droits à une retraite anticipée. J’y suis allé depuis l’OCDE en me disant qu’on ne pouvait pas laisser une institution avec des moyens aussi importants entre les mains de bureaucrates-carriéristes qui prennent des décisions à conséquences dramatiques, sur la base de feuilles de calculs, sans se soucier des réalités socio-économiques des populations impactées par leurs décisions.

Je me suis dit qu’on ne pouvait pas fermer cette institution et que même des dirigeants africains qui ne croient pas dans la capacité de cette institution à régler les problèmes de développement, ont quand même besoin d’accéder aux ressources de cette institution qui leur appartient aussi et dont ils sont aussi clients. Je savais que de par mes écrits et prises de position publiques contre les politiques de l’institution, j’y serais attendu de pied ferme par les gardiens du temple. Donc, je n’étais pas intéressé d’y faire une carrière « politique » en jouant à l’Africain heureux d’être là et prêt à dire oui à tout pour garder son job et ses avantages. Ce sont les pires fossoyeurs de l’Afrique.

Mon but était plutôt d’y introduire le développement industriel en Afrique coûte que coûte. J’ai donc repris un projet moribond, pour ne pas dire un éléphant blanc au Ghana, pour diriger une équipe mixte gouvernement du Ghana-Banque mondiale et tourner le design du projet pour en faire un modèle de succès pour les projets financés par lAssocisation internationale de développement (AID). Il s’agit du Ghana Trade and Investment Gateway Project. Avec seulement 50 millions de dollars américains, les résultats officiels de ce projet tels que publiés par la Banque mondiale et le gouvernement de Ghana indiquent qu’il a contribué à créer 305 000 emplois, y compris avec un parc industriel faisant partie d’un centre de croissance multipolaire avec le port de Tema rénové. Les résultats indiquent aussi que ce projet a généré plus de 1 200 autres projets pour un montant d’investissements privés qui se montent à plus de 12 milliards de dollars américains au Ghana.

Mais Dieu, que ce fut dur ! Il a fallu des années pour que les fonctionnaires caciques de la Banque reconnaissent mon travail par un prix, et ce, grâce à la détermination de Mme Obiageli Ezekwesili, ancienne vice-présidente de la Banque mondiale pour l’Afrique qui, novice dans le « système », ne comprenait pas pourquoi des présidents, directeurs généraux et vice-présidents de la Banque mondiale défilaient au Ghana pour visiter et s’enorgueillir de fruits d’un travail que j’ai dirigé, sans que mes patrons directs ne m’en donnent quelque crédit que ce soit. En réalité, cette réussite dans la douleur semblait constituer un « dangereux » précédent… J’ai passé 80 % de mon temps du projet à rompre mes chaînes et enlever les peaux de bananes sous mes pieds. Après, il n’était plus question qu’on me laisse faire des projets industriels dans d’autres pays d’Afrique. J’en ai quand même conçu d’autres, approuvés par le conseil d’administration de la Banque et vidés de leurs substances dès que j’étais opportunément muté sur un autre projet. Par un hasard ironique du destin, deux anciens vice-présidents-économistes en chef ont claqué la porte de la Banque mondiale en dénonçant ses politiques et son fonctionnement interne. Ceci leur a réussi puisqu’ils ont été lauréats du prix Nobel d’économie. Il s’agit de Joseph Stiglitz, il y a déjà plusieurs années, et de Paul Romer à qui cette distinction vient d’être attibuée en 2018. Que dire quand des têtes pensantes d’une institution ont pu se sentir en situation de révolte pour en partir et, après cela, se voir reconnus ? Quoi qu’il en soit, je reste convaincu que les Africains et leurs partenaires peuvent ensemble arriver à développer des partenariats gagnants-gagnants en matière de développement industriel, un développement fondé sur la transformation des ressources de l’Afrique.