ANALYSE. Comment, avec tous leurs moyens, les institutions financières internationales n’ont-elles pas réussi à mieux accompagner le développement de l’Afrique ? Pour Papa Demba Thiam, économiste, la réponse est, entre autres, dans une certaine bureaucratie. Ancien fonctionnaire de la Banque mondiale, Papa Demba Thiam pose un regard critique sur les politiques menées par les grandes institutions financières en Afrique. © TERMINUS / DR 

Il faut aussi dire qu’en Afrique, le secteur informel a developpé des modes d’organisation du travail par une culture d’entreprise qui est en bonne adéquation avec la culture des acteurs qui y travaillent. Ils ont les mêmes valeurs, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ces entreprises, ce qui y facilite la culture et les réflexes d’appropriation.

Enfin, il faut dire que dans certains cas (de plus en plus nombreux), ce sont des bureaucrates, supposés être des gardiens du secteur formel, qui se lancent dans des activités informelles. C’est le cas des boutiques et/ou d’ateliers de tailleurs dans des garages de ces maisons des agglomérations urbaines dans lesquelles les résidents ont bénéficié de programmes d’acquisition de logement en tant que fonctionnaires solvables. D’autres bureaucrates investissent dans des systèmes de transport informel. Il y a d’autres exemples de fonctionnaires-bureaucrates-entrepreneurs informels.

Que faudrait-il pour que les administrations ainsi que les entreprises telles qu’elles existent aujourd’hui en Afrique soient branchées avec l’Afrique réelle ?

Parlons d’abord des administrations qui sont, en principe, parties des institutions, c’est-à-dire des murs-porteurs d’un État de droit. Pourtant, la perversion de la rationalité des institutions est devenue un mode de fonctionnement culturel qui semble accepté en Afrique comme une « norme ». Cela n’a plus l’air de choquer grand monde. Partout dans le monde et d’une manière générale, le pouvoir est détenu par ceux qui contrôlent les moyens de la violence. Dans les pays plus démocratiques, les moyens de la violence sont dans l’assujetissement de l’individu aux règles et procédures dont les institutions sont les garantes. De fait, les moyens de la violence sont contrôlés par la conscience collective de ce que tout le monde croit juste et accepte. Dans beaucoup de pays d’Afrique et pendant longtemps, les moyens de la violence ont été directement ceux par la détention d’armes. C’est le cas à travers des coups d’État et d’autres formes de viols de souveraineté populaire. Il faut d’ailleurs noter que c’est paradoxalement dans ce genre de pays à régime fort qu’il a été plus facile de faire accepter les recettes des programmes d’ajustement structurel et de stabilisation, même si certains des dirigeants de ces pays ont soutenu avoir pris les armes pour renverser des gouvernements parce qu’ils voulaient libérer leurs peuples du « néo-colonialisme incarné par un ordre international injuste et inéquitable ».

Il faut aussi noter que la décennie des programmes de stabilisation et d’ajustement structurel nés du « Consensus de Washington » et de ses modes d’administration pompeusement appelés « gouvernance » a vu se fabriquer tellement de pauvreté en Afrique que des peuples sont descendus dans les rues pour chasser des dirigeants « forts », y compris par l’instauration de « conférences nationales souveraines ». Les jeunesses africaines se sont alors mises à rêver de démocraties par des institutions fortes. Cruelle désillusion : beaucoup de ces institutions ont été dévoyées pour servir des hommes forts, arguant du fait que la démocratie s’exprime par le respect des lois et des procédures établies. C’est cela qui permet aussi d’expliquer pourquoi des institutions démocratiques peuvent se muer en instruments de dictature « légitime » en pipant les dés avant le jeu. Qu’est-ce qui permet à des dirigeants de le faire et à leurs administrés de l’accepter ? C’est aussi l’acception que les Africains ont de la notion de chef. Être chef est une aspiration normale, un moyen de reconnaissance sociale. Quoi de plus évident comme opportunité que de devenir chef, que de s’emparer des rênes d’une institution pour s’en servir comme instrument de pouvoir personnel, surtout si elle permet de changer et/ou tailler des lois sur mesure, auxquelles l’individu doit se soumettre ?

Dans le cas de l’entreprise informelle, la notion de chef et le culte du chef demeurent compatibles avec la poursuite de ses objectifs économiques et sociaux. C’est ce qui crée sa cohésion par une culture d’entreprise comprise et acceptée de ses membres. Ses membres sont dotées de la même mentalité à l’intérieur et à l’extérieur de l’entreprise. Donc pas de choc de cultures. Par contre, dans l’entreprise formelle en Afrique, l’individu est souvent sujet à deux cultures antinomiques. Par exemple, en dehors de l’entreprise peut prévaloir une culture gérontocratique qui fait que l’individu obéit et se défère à plus âgé que lui. Mais le même individu peut être le chef d’un plus âgé que lui, ce qui peut créer des situations de conflits larvés qui empêchent le développement d’une culture d’entreprise commune à tous les acteurs.

En résumé, autant la culture de la notion de chef peut être un facteur de cohésion dans l’entreprise informelle ou un facteur de tensions dans l’entreprise formelle, autant elle peut ouvrir la porte à la transformation d’institutions conçues pour être démocratiques, en des instruments structurels de dictature durable. Le tout relève de l’état de raison dominant que je définis comme l’ensemble des choses que la plupart des membres d’une communauté croient justes. Les pays à marchés émergents ont dû éduquer et ajuster leurs états de raison pour créer des cultures institutionnelles et d’entreprises qui transcendent toutes leurs structures économiques et sociales. C’est ce qui fait que l’entreprise chinoise fonctionne sur des modes culturels différents de l’entreprise coréenne, française ou américaine. Les modèles d’entreprise en Afrique doivent naître de logiques de développement économique inclusif. Ceci permettrait de créer assez de sécurité pour les populations et construire des institutions démocratiques tout en développant des programmes pouvant assurer la transition du secteur informel vers une économie moderne intégrée et transparente.

Au-delà de l’économique, il y a le politique. Comment faire pour mieux les imprégner de valeurs africaines dans lesquelles acteurs économiques et citoyens se reconnaîtront, et pour lesquelles ils accepteront d’être noblement au service des missions qui leur sont confiées ?

L’économique et le politique entretiennent des relations autant bijectives que dialectiques. Les sociétés dont les populations connaissent un niveau de vie élevé dans le cadre d’une croissance inclusive sont plus disposées à engager davantage de concertations politiques apaisées et inclusives. L’expérience montre d’ailleurs des corrélations assez récurrentes entre le niveau de développement inclusif et la démocratisation progressive. Mais je voudrais être clair : il ne s’agit pas de dire qu’il faut des régimes forts pour d’abord créer de la richesse partagée, sécuriser les populations et ensuite démocratiser. Je crois plutôt qu’un pays peut créer les processus et les contenus pour de larges consultations décentralisées, sur des modes de transformation de ses ressources en produits à forte valeur ajoutée, pour permettre la participation du plus grand nombre de personnes, au plus grand nombre d’activités économiques et sociales auxquelles elles attachent de la valeur. C’est justement une très grosse opportunité à saisir pour inculquer des cultures démocratiques et des cultures d’entreprise homogènes et congruentes en Afrique. Il faut que les populations y trouvent leur compte. Alors l’Afrique deviendrait une terre de plein emploi qui importerait même de la main d’œuvre.

L’Afrique travaille beaucoup avec les institutions internationales. Certaines sont plus politiques, comme l’ONU, d’autres plus économiques, comme la Banque mondiale. Ont-elles contribué d’une façon ou d’une autre à améliorer la situation en Afrique en aidant à plus de démocratie ou à plus de prospérité économique ?

Une longue histoire de désillusions. Je demande la permission de la franchise. Beaucoup d’institutions multilatérales ont perdu le contrôle des moyens opérationnels de leur raison d’être initiales. Certaines sont devenues des institutions bureaucratiques dévoyées qui ont même contribué à fabriquer de la pauvreté en Afrique, ce qui a alimenté moult mouvements irrédentistes et de l’immigration massive, ce qui a aidé à amener des populistes au pouvoir, dans beaucoup de pays dits développés. Multilatéralisme, oui. Mais quel multilatéralisme ? Permettez-moi de vous donner un exemple de la perversion de la rationalite initiale des institutions multilatérales.