Jeune Kényan émigré aux États-Unis, J. S. Ondara vient de livrer un album ciselé et marqué, au-delà du bonheur d’interprétation, par une voix vibrante, des accords folk et des textes précis. Une réussite.

Par Hassina Mechaï | Le Point Afrique

 

Qui a dit que le rêve américain était mort, ou même moribond ? Certainement pas J.S. Ondara. Avec Tales of America, le jeune Kényan réussit le tour de force de signer un album somptueux* dans une grande maison de disque. Son premier contact avec l’Amérique fut à travers les disques de folk qu’il écoutait à Nairobi. Neil Young, Damien Rice ou Ray LaMontagne et surtout Bob Dylan. Il a 8 ans, écoute la radio et tombe en admiration devant les musiques qu’il y entend. Il rêve de chanter et jouer de la guitare, mais ne pouvant s’en offrir une, écrit et compose avec ses mots et sa voix.

Le second contact que J.S. Ondara eut avec l’Amérique fut quand il débarqua, en un glacial mois de février 2013. Arrivé tout droit de Nairobi, il rejoignait sa tante à Minneapolis. Le Minnesota, précisément là où son idole Bob Dylan avait vu le jour et grandi. À Minneapolis, une guitare d’occasion lui permet de jouer ces airs et accords qu’il ne connaissait qu’en observant et en écoutant les talents qu’il admirait.

Une fois « en Amérique », il s’exerce, poste quelques vidéos de reprises sur Internet, et autoproduit. Une radio locale découvre ses chansons et décide de programmer l’une d’elles dans sa playlist. Dans la foulée, il signe avec le label Verve et commence à travailler sur son premier album. Intitulé Tales Of America, ce disque aurait pu s’appeler « Fairy tales », contes de fées.

«  Un raconteur d’histoires  »

Car six ans après son arrivée, le rêve américain semble avoir pris forme pour lui. Dans cet album, il décline ce rêve de migrant sous forme de chansons contées tout autant que chantées, la guitare folk en bandoulière et point d’ancrage. Le rêve du migrant sur les traces de Dylan. « Quand j’ai enregistré mon premier disque, j’ai beaucoup pensé à Bob Dylan. Surtout à son album The Freewheelin’ Bob Dylan. Je l’écoutais sans cesse à Nairobi. C’était très brut et différent de tout ce que j’avais entendu auparavant et cela m’a emporté. J’ai aussi été captivé par son parcours et par sa personnalité », explique-t-il au Point Afrique.

À l’écoute de Tales of America, c’est cette voix profonde et l’interprétation nuancée qui émeuvent d’abord. Certaines chansons, à la seule guitare acoustique et voix, en sortent comme plus puissantes encore dans leur épure et leur fragilité nues. Mais la voix de J.S. Ondara est plus grave au parler qu’au chanter. Il s’exprime de façon basse alors que ses chansons donnent à entendre une voix juvénile, mais puissante. Juvénile, le visage l’est tout autant, en rondeurs, presque enfantin. Sur la pochette de l’album, il pose avec sa guitare, chapeau vissé sur la tête, costume ajusté, élégance surannée qui lui fait une silhouette singulière. « Je ne crée pas un personnage. Ma façon de me vêtir est une autre façon de créer et d’exprimer qui je suis. C’est simplement ce que je suis. »

On songe aussi à un trouvère folk, tant sa façon de peser ses mots imprègne une tension à la musique déjà très aboutie. Conteur, il l’est d’ailleurs, tout autant qu’interprète. « Je suis un raconteur d’histoires, c’est vrai. Je les raconte à qui veut bien les entendre. Ces histoires parlent de moi, des choses autour de moi et de la façon dont j’interprète les choses qui m’arrivent. Ce peut être sur les gens que je rencontre, sur des questions sociales, sur l’amour. Parfois aussi sur des choses dont je n’avais pas forcément conscience et qui jaillissent quand je me mets à écrire. »

Pour cet album, J.S. Ondara a écrit près de cent chansons. Onze furent conservées. Des chansons claires ou allégoriques sur le sort du migrant par exemple. L’album s’ouvre sur l’inspiré « American Dream », dont les paroles peuvent être saisies comme la critique douce-amère de la société américaine actuelle. Dans « God bless America », il écrit ainsi : « Me laisserez-vous entrer, êtes-vous en pleine capacité, me libérerez-vous, vous accrochez-vous à l’histoire ? » Le morceau a cappella « Turkish Bandana » décrit la dure réalité de la recherche d’une vie meilleure à l’étranger : « Tu pensais être celui qui ferait les informations, mais tu es toujours un ouvrier à l’usine. »

L’Amérique de J.S. Ondara

J.S. Ondara aime l’Amérique. Toute la question est de savoir quelle Amérique il aime. Celle qu’il rêvait de connaître à Nairobi, alors qu’il écoutait ces musiciens, creusait sa veine folk, rêvait devant les images de Dylan déambulant à New York ? Ou celle qu’il décrit aussi à travers des paroles rudes et lucides, en douleur déclinée ? « Chacun peut interpréter mes paroles de la façon qu’il le souhaite. Je ne cherche pas à imposer un sens. Je dis certes que ce n’est que le rêve américain, mais cela reste un rêve, un idéal. Il est vrai que la chanson “American dream” a une charge ironique. C’est un examen à froid de ce que peut être le rêve américain pour un immigrant. De l’extérieur, tout semble possible là-bas. On se dit qu’il faut y aller. Mais une fois là-bas, c’est l’envers des choses qui frappe. On se rend compte alors que c’était bien un “rêve” au sens où ce n’est pas toujours la réalité. Parfois même, il peut se transformer en cauchemar. »

Cette tension imprègne subtilement les onze chansons acoustiques de l’album. Ainsi, même quand il parle d’amours brisées (« Television Girl », « Saying Goodbye », « Good Question », « Give Me A Moment »), parle-t-il de peine de cœur ou de désillusion de vie ? Le morceau « Master O’Connor » scande les paroles troublantes de « Cet amour qui est le mien, elle est si cruelle / Elle a dit que j’étais fait pour sa laisse ». Dans « Give Me A Moment », il supplie « Oh, laissez-moi un moment… pour me briser le cœur / continuer à le déchirer ». L’accompagnement se fait au violoncelle posé en touches légères, la voix est crépusculaire, le morceau somptueux. Tout comme l’est « Saying Goodbye », scandé par des percussions précises.

Influences kényanes

Le pays où le jeune J.S. Ondara a débarqué il y a six ans a changé. Ce n’est plus le pays dont le président était comme lui d’origine kényane. Depuis est arrivé au pouvoir un président qui a pu qualifier les pays africains de « shithole countries » et qui a fait de l’immigration une obsession, à coup de murs érigés et de « muslim ban » promulgué. J.S. Ondara jette sur ces outrances un regard serein. « Je ne pense pas que Trump puisse changer ce rêve. Ce qui arrive est temporaire. L’Amérique reste ce qu’elle est. Je suis africain, mais quand je donne des concerts à travers les États-Unis, je reçois un accueil chaleureux. Les gens sont heureux de me voir recréer les codes si américains de la folk music. Puis j’ai réalisé mon rêve américain. Mon rêve américain à moi était de créer ma propre musique. Le rêve de chanter aussi à Paris un jour (rires). »

J.S. Ondara suit sa ligne folk, même si affleurent çà et là des accords et lignes mélodiques singulières. Les musiques de son pays ont peut-être innervé cet album, de façon subtile, mais réelle. « Je suis kényan. Donc il doit y avoir des influences inconscientes de la musique kényane. « American dream » se termine par des chœurs qui pourraient s’apparenter à cette musique, par quelques accords spécifiques. Mais s’il y a des influences venant des racines kényanes, cela reste très subtil. »

* « Tales of America » : sortie prévue le 15 février chez Verve Records d’Universal Music Group.