Le village de Naunde le 13 juin, dévasté par les islamistes dans la nuit du 4 au 5 juin 2017 © Joaquim Nhamirre / AFP

 

TERRORISME. Alors que la paix était revenue avec l’accord Frelimo-Renamo, des groupes armés s’activent depuis 2017 dans la riche région gazière du Cabo Delgado.

Par Marlène Panara| Le Point.fr

C’est un jour qui a tout changé au Mozambique. Avant le jeudi 5 octobre 2017, le pays caressait l’espoir d’un boom économique spectaculaire. Sept ans auparavant la compagnie pétrolière américaine avait découvert de gigantesques réserves de gaz dans les sous-sols du pays, dans le nord. Son exploitation pourrait faire du Mozambique le premier producteur de gaz. Et multiplier son PIB par huit. Mais ce jeudi 5 octobre, l’assurance d’un avenir économique radieux va basculer.

Au petit matin, une trentaine d’hommes armés pénètrent dans la ville de Mocimboa da Praia, 30 000 habitants, région de Cabo Delgado. Ils attaquent trois postes de police et une caserne de l’armée. La riposte de la police, rapide, déclenche de violents combats. Le bilan est lourd : seize personnes, dont un chef traditionnel, perdent la vie. Le siège a duré 16 heures. Il met au jour l’existence d’un groupe armé dont les actions sont restées, jusque-là, confidentielles. Mais qui met sérieusement en péril la manne gazière.

Des répercussions sur une industrie naissante

Plus de deux ans plus tard, la menace est toujours là. Et elle s’est même intensifiée. Les incendies de villages, décapitations et vols sont devenus réguliers dans la province de Cabo Delgado. En février 2019, pour la première fois, un travailleur lié à l’industrie du gaz est assassiné. Ce chauffeur mozambicain, employé par Anadarko, a été décapité après être tombé dans une embuscade, non loin d’un chantier de construction lié à l’exploitation du gaz. Le drame, d’après African Business Magazine, a forcé le géant américain à suspendre ses activités pendant plusieurs mois. Une situation fragile qui a profité à d’autres acteurs, avides de se partager le gâteau.

En 2018, d’après l’agence de presse Macauhub, le gouvernement mozambicain a signé un contrat avec la puissante société militaire privée FSG, appartenant à l’ancien officier américain de la marine Erik Prince. En échange d’une sécurisation de la zone, FSG est autorisée à toucher une part des revenus issus de l’exploitation du gaz naturel. L’entrée sur le territoire de mercenaires russes membres de la société privée Wagner – également présente en Centrafrique – a aussi été relatée dans la presse locale, bien que démentie par les autorités. Des implications d’ordre militaire dont le Mozambique, en manque de moyens militaires et policiers, a besoin. Mais qui modifient le système d’exploitation des ressources.

Le rejet de l’état séculier

Cette influence avérée des groupes armés sur son économie, les autorités du Mozambique refusent de la voir. Depuis les premières attaques, elles parlent plus volontiers de « banditisme » que de terrorisme. Pour Salvador Forquilha, chercheur à l’Institut d’études sociales et économiques (IESE), « le gouvernement ne veut pas que cette affaire soit connue, car ce n’est pas bon en termes d’image ». Éric Morier-Genoud, enseignant-chercheur à l’université de Belfast, et présent à la conférence « Le Mozambique en crises » organisée par l’Ifri à Paris, confirme : « Pour les autorités, c’est une affaire interne. Dans ce contexte, il est très difficile de faire des recherches pour documenter ce qui se passe », déplore-t-il.

Malgré l’intensification des attaques, on n’en sait toujours pas assez sur les assaillants, qui eux aussi entretiennent le mystère sur leur identité. « Un foulard vissé sur la tête, un pantalon au-dessus du genou », voici les seuls éléments physiques distinctifs relevés par Éric Morier-Genoud. Leurs motivations, elles, sont un peu plus claires. « Derrière ce groupe armé se cache en fait une secte religieuse dont l’idéologie est proche de celle du nord du Nigeria, a précisé le chercheur lors de la conférence. À savoir un islam qui rejette l’état séculier et défend l’instauration de la charia ». D’après lui, cette idéologie a pris racine dès 2008 à Cabo Delgado, lorsque des cheikhs, appelés « les hommes en noir », ont installé leur communauté.

Signe d’un certain rejet de la part des habitants de la province : des expulsions et la destruction de mosquées. La tension atteint son paroxysme lorsque des altercations physiques avec la police éclatent en 2015. En réponse, « la secte, qui n’était au départ qu’un groupe religieux, se militarise », explique Salvador Forquilha. Et se lance dans les attaques armées que l’on connaît.

Une région « oubliée »

Pour le spécialiste mozambicain, la réplique lancée par les forces de sécurité de l’État mozambicain n’est pas adaptée. « Les attaques de la police et de l’armée se sont révélées inefficaces. C’est un fait, les actions de ceux que l’on nomme dans la région al-Shabab – aucun lien n’a été à ce jour avéré avec le groupe somalien NDLR – se sont multipliées. Cela traduit une méconnaissance globale du contexte local de la part des autorités », soutient-il. Pour Regio Conrado, chercheur au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM), « la région de Cabo Delgado a toujours été ignorée par l’État et jamais concernée par les projets de développement. […] C’est un territoire oublié. ».

Le peu d’institutions étatiques, la quasi-absence de services publics et la pauvreté… autant de facteurs « propices à l’émergence du djihadisme insurrectionnel », affirme-t-il. Surtout quand les retombées, tant attendues, de l’exploitation gazière ne profitent pas à la région et à ses habitants. Pour contrer la menace, et jouir de ses ressources en gaz, le Mozambique devra donc prendre en compte, selon les experts, la question sociale. Et il y a urgence. D’après Médecins sans frontières (MSF), les violences liées au groupe ont fait plus de 700 morts et provoqué le déplacement d’au moins 100 000 personnes, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

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Une médiation en direct avec les assaillants, choisie récemment par le Mali impuissant face à la multiplication des attaques au Sahel, n’est pas encore d’actualité. Et elle serait, quoi qu’il en soit, difficile à mettre en œuvre. « Jusqu’ici, nous n’avons pas pu avoir, nous les chercheurs, d’accès direct aux insurgés, se désole Salvador Forquilha. Plus qu’un refus de communiquer, je pense que c’est parce que leur organisation n’est pas encore établie. Comme Boko Haram, à ses débuts. »