REPORTAGE. Entre des cours en présentiel à haut risque et d’autres en distanciel plein de failles, les familles marocaines sont aux prises avec un dilemme cornélien.

Par Anis Bounani, à Tanger | Le Point.fr

Dès le lundi 7 septembre, des millions d’élèves dans tout le Maroc ont été en mode « retour à l’école » exceptionnel. Plus de 80 % des parents ont opté pour les cours présentiels, malgré des chiffres effrayants de la pandémie de Covid-19. Ce pourcentage majoritaire a été annoncé par le porte-parole du gouvernement, Saaïd Amzazi, également ministre de l’Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, lors d’un exposé sur la rentrée scolaire 2020-2021 devant les membres du Conseil de gouvernement. Le choix, laissé aux parents, a été rapidement fait eu égard à la mauvaise expérience de l’enseignement à distance tel qu’ils l’ont vécue avec leurs enfants pendant le confinement lors des quatre premiers mois de la pandémie. Cette période a été marquée par une multitude de dysfonctionnements en termes d’organisation, de logistique et de moyens.

Un présentiel hyper encadré

Pour cette rentrée, des groupes restreints de 15 à 20 élèves ont été formés pour faire respecter la distanciation physique au sein des classes. Cela dit, les élèves ne pourront aller à l’école que trois fois par semaine pour éviter les rassemblements. De plus, sur les 30 heures de cours, la moitié sera assurée en présentiel et l’autre en distanciel. Un véritable casse-tête, aussi bien pour l’enseignement public que pour le privé. D’autant plus que l’enseignement dans le monde rural devra trouver le fragile équilibre entre les risques de lacunes d’apprentissage et les risques sanitaires.

« C’est nul, l’école à la télévision »

Dans la banlieue de Tanger, Fatima, femme au foyer et illettrée, refuse de revivre le calvaire du suivi des cours à distance avec son fils Younes, 12 ans. Elle a opté pour le présentiel sans y penser à deux fois. « Younes a deux sœurs et deux frères qui ont à peu près le même âge. Quand ces derniers ont tous dû étudier à la maison, c’était l’enfer pour moi et l’anarchie pour eux : ils sont tout le temps distraits et attentifs au moindre bruit. Ils étaient totalement déboussolés par rapport aux cours partagés sur WhatsApp ou diffusés sur une chaîne TV locale dont j’ai du mal à retenir la position et la fréquence… ! Donc, oui, je vais envoyer mes enfants en présentiel et je compte sur Dieu pour les protéger du coronavirus ! » nous confie-t-elle. Alors qu’elle nous parlait, Soraya, la sœur de Younes, n’a pas cessé de chuchoter à l’oreille de sa mère « C’est nul, l’école à la télévision… », une phrase qui a fait ricaner d’approbation les autres enfants.

Le distanciel, un vrai casse-tête !

C’est là le signe que la tâche du distanciel est donc très ardue pour plusieurs familles du monde rural qui ne disposent pas forcément d’une télévision à la maison, encore moins de connexion et d’un ordinateur portable. Des moyens qui n’ont pas été fournis par le gouvernement pour fluidifier l’enseignement à distance.

Rahma, autre mère au foyer dans la banlieue de Meknès ayant choisi le présentiel pour sa fille, dit, elle aussi, ne pas disposer du matériel nécessaire pour l’enseignement à distance. Et par-dessus tout, elle n’a pas le temps tout simplement de jouer à la maîtresse avec sa fille. « Je dois préparer le repas pour mon mari qui travaille dur. Je dois préparer le pain, surveiller le four, faire les courses, le ménage, éplucher les légumes… Je ne peux pas gérer mes tâches ménagères et écouter en même temps les audio envoyés sur le groupe WhatsApp de l’école ! Je ne peux pas, c’est impossible ! Quelle bizarre époque que nous vivons aujourd’hui ! Nos enfants ne sont pas brillants à l’école et nos responsables veulent qu’ils le soient ici à la maison ? Laissez-moi rire ! » confie Rahma, un sourire narquois sur le coin de sa lèvre.

Même son de cloche du côté de Naïma qui a passé la pire et la plus étrange expérience d’enseignement à distance de sa vie avec ses trois enfants. « Durant les quatre premiers mois de la pandémie, les enfants se sont levées, ont pris leur petit-déjeuner et sont allés jouer. Ils ont systématiquement allumé la télévision pour regarder les dessins animés. Et j’ai beaucoup perdu de temps pour trouver les canaux indiqués par le ministère de l’Enseignement », dit-elle. Et de décrire cette scène, celle où l’un des enfants récupère la télécommande pour chercher, et c’est parti pour des minutes et des minutes de zapping avec des arrêts curieux sur chaque feuilleton, chaque émission et chaque film. Bref, tous les moyens sont bons pour fuir le sérieux des cours. Au bord du surmenage, Naïma explique : « Chaque jour, il faut instaurer une nouvelle méthode et une autre forme de discipline ! Un téléviseur pour trois enfants, ce n’est pas possible ! Nous n’avons pas les moyens d’en acheter un deuxième. Et puis, chacun des enfants rouspète, demande de l’attention, boude dans son coin. J’en ai eu ma claque. Pas rassurée, je les envoie en classe tout en priant qu’ils ne soient pas contaminés… » dit-elle.

Le présentiel malgré tout

Pour cette maman comme pour la plupart des mamans des « fils du public », ces enfants qui vont à l’école publique au Maroc, le choix du mode normal, en présentiel, est compréhensible. Il est difficile d’évaluer l’enfant, de gérer ses incompréhensions, de le gérer tout court, loin de son enseignant, de ses camarades de classe et des outils professionnels que l’école met à sa disposition. L’expérience du présentiel à la maison a laissé un goût amer et a traumatisé les parents, conscients du risque de déphasage de leurs enfants à la rentrée. C’est la raison pour laquelle certains optent pour le privé, qui semble être plus organisé, même si trop onéreux pour la plupart des établissements.

L’accès ou le maintien dans le privé : un choix pas évident

Hakim et Sofia vivent dans une villa confortable dans un quartier huppé de Casablanca. Leur fille, Aïcha, 18 ans, étudie en temps normal dans une école de la mission française. Cette année, elle a préparé son bac, un examen entouré de conditions consternantes. Aïcha n’a pas passé ce diplôme important en juin. « Conformément à un décret ministériel français en date du mercredi 27 mai, mon baccalauréat a été reporté au mois de septembre 2020, car mon école n’est pas homologuée », explique Aïcha. Cette dernière fait partie des 20 % qui ont choisi, elle et ses parents, l’enseignement à distance, malgré le protocole sanitaire strict adopté par son établissement. « Aïcha a une excellente connexion à la maison, un Mac dernier cri et ses profs font le suivi avec elle de manière rigoureuse et quotidienne. Elle ne manque de rien, elle s’y plaît au distanciel. Elle a tout dans sa chambre… « Pourquoi donc l’envoyer à l’école courir le risque d’attraper le virus ? » demande Hakim.

Les parents de Manal, collégienne à Tanger, se posent la même question existentielle, mais, cette fois-ci, c’est le manque d’économies qui remonte à la surface. Travaillant tous les deux dans l’immobilier, ils ont vu leurs revenus chuter spectaculairement à cause du Covid-19 et inscrire leur fille pour une nouvelle année scolaire n’est pas évident. Il faut dire que maintenir Manal dans cette école représente un effort financier autrement impactant. « Nous avons pensé, un moment, à inscrire notre fille dans le public puisque, pour une fois, lui et le privé sont sur un même pied d’égalité à cause de la pandémie. C’est juste que l’un est payant et l’autre pas. Nous avons juste peur de payer pour rien », avoue le père de Manal.

Le privé : les parents pas toujours tranquilles

Le sentiment anxiogène est le même chez Kaoutar, mère au foyer d’une fille et un garçon. Elle estime que les écoles privées incitent les parents à s’inscrire juste pour de l’argent et que la pandémie joue en leur faveur… « Je pense que toutes ces écoles ont un but purement lucratif ! Il me semble qu’ils veulent encaisser le chèque du premier trimestre et ensuite nous dire : “En fait, nous avons trouvé un cas positif dans telle ou telle école et donc vos enfants doivent rester chez eux… !” Et ce distanciel ne sera ni dans l’intérêt des enfants ni dans celui des parents. J’ai vraiment l’impression de vivre un coup monté, une mascarade fomentée entre le ministère de l’Éducation et les établissements scolaires, surtout privés puisque les écoles publiques n’ont ni les moyens, ni la logistique, ni l’espace pour mettre en place des salles de cours respectant la distanciation physique. Tout cela reste louche, on saura ce qu’il en est une ou deux semaines après la rentrée scolaire », lâche Kaoutar.

D’après des sources concordantes, il se peut que la rentrée scolaire soit reportée pour les écoles publiques au mois d’octobre, date prévue pour l’examen régional. Ce flou qui règne sur le paysage de la rentrée scolaire et le fardeau du distanciel risquent d’engendrer des répercussions psychologiques sur les étudiants et les élèves ainsi que leurs parents.

Le présentiel s’impose dans de fortes turpitudes

Pour la majorité des parents d’élèves, le distanciel a été un fiasco. Les enfants sont livrés à leur propre sort et leurs parents ne peuvent pas les encadrer, soit parce qu’ils travaillent, soit parce qu’ils sont analphabètes. Il existe aussi d’autres maux cités par ceux que nous avons interrogés : danger des rayons d’écrans, pas d’activité physique, perte de notion de ponctualité, problème au niveau des évaluations, fin des liens sociaux et de camaraderies ainsi que contact direct avec le corps enseignant et éducatif.

« Faire le choix pour moi n’a pas été évident. Je suis surmenée vu le dévouement et l’engagement que j’ai pour mes enfants, nous raconte Nesrine, vice-présidente d’une association de parents d’élèves à Rabat. L’impact de l’enseignement à distance va être très négatif sur nos enfants. Je parle de l’impact psychologique surtout, qui est incurable. Nous allons avoir affaire à une génération isolée, individualiste, dénuée de tout sens du partage et de la chaleur humaine. On va avoir des enfants-robots. Le distanciel est un échec à tous les niveaux. Par contre, en présentiel, une contamination au virus est curable dans le pire des cas, d’autant plus que les enfants, d’après les spécialistes, n’en meurent pas. »

Effectivement, les enfants sont les personnes les moins touchées par le Covid-19. Depuis l’avènement de l’épidémie du Covid-19 dans nos vies, les données montrent que le virus Sars-CoV-2 touche plus gravement les personnes âgées de plus de 65 ans et celles présentant des comorbidités. Les enfants de moins de 10 ans semblent plutôt épargnés par ce nouveau virus, alors qu’ils sont en général plus exposés aux infections respiratoires, telles que la grippe. D’après les spécialistes épidémiologiques, les cas pédiatriques représentaient une faible partie (1 à 5 %) de l’ensemble des cas de Covid-19 rapportés dans le monde.

Le secteur médical s’en mêle

De son côté, la Société marocaine des sciences médicales (SMSM) a organisé, vendredi 4 septembre, un webinaire avec l’intervention de 15 associations de médecine, de pédiatrie et de pédopsychiatrie, pour traiter la rentrée scolaire du point de vue de la santé de l’enfant. Les professionnels de la santé de l’enfant ont réitéré leurs appels à éviter les fermetures précipitées des écoles. Pour le bien-être des enfants, ils ont conseillé un maintien autant que possible de l’enseignement présentiel, dans le respect des mesures sanitaires. In concreto, les pédiatres ont affirmé que l’enfant a besoin de liens sociaux pour éviter l’aliénation et ne pas menacer son épanouissement. Les enfants vulnérables ont moins d’aptitudes à se défendre, selon la sévérité de leurs pathologies, mais, dans ce cas-là, ce sera à leurs médecins référents de juger de leurs prédispositions à faire une rentrée en présentiel ou non. Le port du masque lui a été déconseillé pour les tout-petits. Par contre, à partir du collège, le port du masque doit être exigé.

Le protocole sanitaire en question

Dans ce même contexte préventif, le ministre de l’Éducation nationale et porte-parole du gouvernement Said Amzazi a publié, via son cabinet, une note d’orientation adressée aux responsables pédagogiques concernant la rentrée scolaire 2020-2021, dans le contexte de la pandémie de Covid-19. M. Amzazi a énuméré plusieurs mesures faisant partie du protocole sanitaire mis en place avant et après la reprise des cours.

Avant la réouverture des établissements, les parents doivent prendre la température de chaque élève et s’engagent à ne pas envoyer l’enfant à l’école s’il a une température élevée ou s’il présente des symptômes de Covid-19. Aussi, si l’enfant montre des symptômes du Covid-19, les parents doivent le garder à domicile et contacter les services chargés des cas contaminés. Une semaine avant la rentrée, les responsables de la santé scolaire de l’établissement doivent organiser une réunion de coordination et de contrôle des dispositions sanitaires au sein des établissements. Ces derniers devront par ailleurs mettre en place un dispositif d’écoute et de communication avec les élèves et étudiants.

Les familles d’élèves désireux d’accéder à l’enseignement présentiel dans les établissements publics et privés au titre de l’année scolaire 2020-2021 devront remplir le formulaire dédié à cet effet. « J’ai pris ma décision et j’ai rempli le formulaire pour que mon fils assiste de manière présentielle aux cours… Il n’arrête pas de me dire que cela le démotive de suivre les cours à la maison, lui qui est tantôt premier tantôt second de sa classe en temps normal… » confie Amal.

Pour ce qui est du respect de la distanciation physique, celle-ci doit être observée à quatre endroits différents, apprend-on dans le document officiel du protocole sanitaire ministériel. Effectivement, avant d’accéder à l’école, les élèves sont reçus et placés dans deux rangées, en respectant la distance de sécurité d’un mètre, les mains doivent être stérilisées avec du gel hydroalcoolique et les semelles des chaussures devront être stérilisées dans des bacs alcoolisés. Les parents, eux, doivent évidemment éviter les rassemblements devant l’entrée de l’établissement.

Au sein des écoles, le protocole est plus strict. Les salles de cours sont désinfectées plusieurs fois dans la journée. Encore plus à l’intérieur du transport scolaire. Ces derniers ne doivent pas dépasser 50 % de leur capacité, le masque est obligatoire pour tous les élèves, tous âges confondus. La prise de température est notamment prise avant de monter au véhicule. « Nous avons coutume de faire du ramassage. Sur notre chemin, on récupère trois collègues de ma fille. Ce n’est plus possible maintenant, chacun pour soi et Dieu pour tous ! » nous dit avec humour Imane, mère d’une lycéenne.

Enfin, le protocole consacre quelques paragraphes détaillés sur les gestes responsables à suivre à la lettre par les fournisseurs au sein de la cantine. « Nos véhicules de transport de matières alimentaires respecteront les mesures sanitaires. Idem à la cuisine. Tout sera désinfecté, le parterre, les outils de travail, les ustensiles. Nous mettrons évidemment des masques, des gants et des toques, et nous les changerons constamment. Et pour éviter les groupements d’élèves en grand nombre durant la pause déjeuner, les heures d’ouverture des restaurants seront allongées. Nous travaillons même avec des écoles qui étudient la possibilité de distribuer les repas en dehors de la cantine », nous révèle Anouar, chauffeur d’une entreprise de restauration.

Les failles du distanciel

Aujourd’hui, l’apprentissage en ligne, l’apprentissage assisté par ordinateur, les salles de classe inversées et les applications d’apprentissage mobiles sont devenus de nouveaux modes d’enseignement, éléments clés de la réussite et du progrès. Ils enseignent des compétences liées au marché du travail en utilisant les approches et le matériel pédagogique actuel pour accroître l’employabilité et la concurrence pour les meilleurs emplois. Cependant, l’apprentissage traditionnel n’intéresse pas les apprenants technophiles et ne répond généralement pas aux exigences des compétences du marché. L’incapacité des élèves à se payer des outils et du matériel de technologie éducative est un problème mondial. Au Maroc, le distanciel a montré, chiffres à l’appui, ses limites.

Du rapport du Haut-Commissariat au Plan

Dans son rapport sur les rapports sociaux dans le contexte de la pandémie de Covid-19 du 15 au 24 juin, le Haut-Commissariat au Plan du Maroc (HCP) a révélé qu’une proportion de 83,5 % des enfants en préscolaire n’a pas suivi les cours à distance durant le confinement. Pour le HCP, ce recul significatif de l’intérêt porté au suivi des cours à distance est lié au report ou à l’annulation des examens. En effet, la part des personnes scolarisées qui suivent les cours à distance, tous niveaux confondus, a reculé, après report ou annulation des examens, de 77,9 % à 61 %.

Dans ce même rapport très détaillé, on apprend que pour deux scolarisés sur trois (soit 68,3 % des étudiants), les cours ne couvrent pas totalement le programme et 14,4 % sont indécis. Pour la moitié des élèves (50,1 %), la formation à distance n’a pas permis de couvrir totalement le programme scolaire et aucune mesure n’a été envisagée pour remédier à cela, souligne le HCP. Pour ce qui est des principaux inconvénients des cours à distance, le rapport du HCP évoque les difficultés d’assimilation pour 46,8 %. Les principales raisons citées par les chefs de ménage de la perte d’intérêt pour l’enseignement à distance sont la méconnaissance de l’existence des canaux dédiés, la difficulté à suivre les cours en raison du bas âge de l’enfant, l’inutilité des cours et le manque ou l’insuffisance d’outils de scolarité, l’addiction aux outils électroniques avec 18,2 % et le stress et les troubles de concentration avec 16,1 %.

Le rapport révèle d’autres vérités chocs : pendant le confinement, seulement 22,4 % des ménages ont acquis un support technologique ou un service de connexion Internet pour permettre à leurs enfants de suivre les cours à distance. Un ménage sur 10 (9,7 %) a acquis un smartphone, 2,8 % ont acquis un ordinateur ou une tablette et 0,2 % une imprimante.

Par conséquent, trois problèmes phares doivent être résolus urgemment pour ne plus revivre le cauchemar du distanciel du premier trimestre « covidien » : L’un concerne le manque de matériel d’apprentissage numérique accessible, le second est l’incapacité des familles à se permettre une connectivité à bande passante et le troisième est lié à des outils technologiques d’apprentissage inappropriés ou inexistants.