En 2017, Maïmouna Doucouré avait reçu le césar du meilleur court-métrage pour Maman(s). Ici, elle (2e à partir de la gauche) est en compagnie de l’actrice Sokhna Diallo et de son producteur Zangro. © THOMAS SAMSON / AFP

 

VIDÉO. Avec « Mignonnes », distingué au Festival de Sundance, la réalisatrice franco-sénégalaise livre un film initiatique sur la condition féminine entre deux cultures.

Par Eva Sauphie | Le Point.fr

Les personnages principaux, des jeunes filles de 11 ans, bougent comme les danseuses de twerk que l’on voit dans les clips de pop contemporaine. Minishorts moulants, débardeurs au-dessus du nombril, maquillage, poses acrobatiques et sexy… Ces mignonnes sont à la fois attendrissantes d’innocence et choquantes. Une imagerie nourrie aux réseaux sociaux que Maïmouna Doucouré décortique sans jugement.

La nouvelle recrue de cette petite bande baptisée « Les mignonnes » se nomme Amy, pour Aminata. Elle vient tout juste d’emménager dans un quartier populaire de Paris avec sa maman et son petit frère. Pour s’intégrer dans son nouveau collège, s’émanciper de son environnement familial traditionnel et religieux, elle s’entraîne des heures durant, à l’abri du regard de sa mère, dans l’espoir de rejoindre la joyeuse troupe.

Le portrait d’une jeune fille tiraillée entre deux cultures

« L’idée du film m’est venue alors que j’assistais à une fête de quartier dans le 19e arrondissement, le même où évolue le personnage d’Amy, confie la réalisatrice, elle-même originaire de cette partie de la ville. De très jeunes filles se sont mises à danser sur scène de manière lascive. J’ai repensé à ma propre enfance, au moment où je m’interrogeais sur ma féminité naissante », poursuit cette fille de parents sénégalais. Comme le personnage principal de son film Mignonnes, Maïmouna Doucouré a grandi entre deux cultures. Et comme cette fillette en proie à une crise identitaire, la question du choix s’est très vite présentée à elle. « Le film est avant tout le portrait d’une jeune fille tiraillée entre deux modèles féminins qu’a priori tout oppose. Des modèles qui viennent néanmoins souligner les différents types d’oppressions que subissent les femmes », expose la jeune maman.

D’un côté, on retrouve ces fillettes biberonnées à la culture du like et de l’apparence, obnubilées par le désir de grandir trop vite pour ressembler à leurs icônes 2.0 et se faire respecter dans la cour de récré. Et de l’autre, cette mère évoluant au sein d’un foyer musulman, résignée à faire bonne figure avant l’arrivée d’une coépouse dans la famille.

Le poids des traditions sociales

« Dans ma culture sénégalaise, le qu’en-dira-t-on tient une place centrale et pesante. Cela m’a toujours révoltée de voir nos mères se plier à ces codes-là, malgré la souffrance, pour ne pas faire de vagues », confie celle qui a grandi dans une famille polygame toutefois heureuse, entourée de deux mamans. La polygamie, un motif récurrent pour Maïmouna Doucouré, qui auscultait déjà ce schéma familial dans Maman(s), son court-métrage césarisé en 2017, encore une fois à travers les yeux d’une enfant. « L’enfance est un terreau incroyable à raconter. Les gamines de Mignonnes vivent une transition, elles pensent tout savoir – notamment sur la sexualité –, mais elles n’ont que des notions, résume la réalisatrice. Amy va absorber la douleur de sa mère, finir par se révolter en dansant et se mettre ainsi en quête de liberté. »

La peinture cinématographique d’un compagnonnage sociétal

C’est pourtant sans manichéisme et sans faire s’opposer une société musulmane enfermée dans ses traditions et sa pudeur et une société occidentale libérée que Maïmouna Doucouré dépeint cette soif d’émancipation qui anime son personnage. Grâce à un jeu de miroirs plutôt habile, elle rend avant tout compte des correspondances qui existent entre les deux cultures, lesquelles sont chacune soumises à leurs propres contradictions. L’une des scènes les plus symboliques du film vient ainsi souligner ce parallélisme : c’est celle où Amy, lors d’un rite d’exorcisme, s’adonne à une chorégraphie proche de la transe… Mais aussi proche des déhanchements qu’elle produit avec ses camarades. « Ces rituels existent dans toutes les cultures, de la religion catholique au vaudouisme. Ils témoignent de l’idée qu’on ne peut pas être responsable de nos actes et qu’un esprit est forcément venu se loger en nous. C’est nier la part de libre arbitre qu’il y a en chacun de nous, notamment celle des enfants qui est nécessaire à leur apprentissage », estime Maïmouna Doucouré.

Un nécessaire travail de pédagogie

S’il y a bien un point commun entre les deux sociétés dépeintes dans le film, c’est celui de la culture de l’évitement. Les mignonnes reproduisent des images glanées sur Internet et répètent des mots sans en mesurer la portée. Et vivent leur puberté sans véritable accompagnement. « Je n’aime pas utiliser le mot tabou, mais il est vrai qu’il y en a énormément, et dans toutes les cultures. En Afrique, notamment au Sénégal, le phénomène d’hypersexualisation des plus jeunes impulsée par les applications sur smartphone et les clips existe aussi. Je pense que les politiques et le système éducatif doivent travailler de concert pour effectuer ce travail de pédagogie, juge la réalisatrice, qui a présenté son film au prestigieux festival de Sundance devant un public international. « Mignonnes crée du débat entre parents et adolescents, seniors et nouvelle génération venus de tous les horizons. Car il s’agit bien d’un film universel », indique Maïmouna Doucouré.