Les affiches sont arrivées dans la capitale. Abd al Malik en vedette, et les noms de Lilian Thuram, Marie Ndiaye, Germaine Acogny, la mère de la danse africaine contemporaine, mais encore de Pascal Légitimus ou Patrick Chamoiseau, pour ne citer qu’eux, s’alignent, invités pour trente événements annoncés à l’occasion de l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse. »

Mais enfin, que se passe-t-il au musée d’Orsay à partir du 26 mars ? Une petite révolution dans l’histoire de l’art nationale : « Le modèle noir » est la première exposition d’une grande institution française abordant la représentation des Noirs en France – et plus particulièrement à Paris – dans les beaux-arts, de la Révolution française aux années cinquante débutantes, à travers la relation entre les artistes et leurs modèles. Avant qu’elle n’ouvre ses portes au public, la présidente des musées d’Orsay et de l’Orangerie, Laurence des Cars, nous raconte la genèse d’un projet qui fera date dans l’histoire de l’art, une discipline, dit-elle, « qui n’est pas figée, qui rend compte des changements de regards sur une histoire tragique ou lumineuse ». « C’est un travail de fond qui commence, a-t-elle ajouté, et c’est le premier geste venant d’un grand musée national. » Sans inclure, bien entendu, des institutions aux tropismes plus spécialisés comme le Quai Branly-Jacques Chirac qui a, dans son domaine, défriché ces questions, qu’il s’agisse des « zoos humains » ou de la question de la couleur aux États-Unis, avec « Color Line ».

L’ombre de Saint-Domingue

Laurence des Cars était encore à la tête de l’Orangerie quand elle reçut la visite de Denise Murrell, chercheuse de la Fondation Ford, qui venait lui parler autrement de l’Olympia de Manet, s’étant interrogée sur la place qu’occupait la servante noire dans le tableau qui fit scandale en 1865. Denise Murrel a consacré sa thèse au regard de Manet sur son modèle noir, Laure. Il fut aussi question entre les deux femmes de la possibilité, un jour, de voir se tenir en France, le pays de Manet, une exposition sur le thème du modèle noir. Denise Murrell est en effet la commissaire de l’exposition qui s’est tenue sur ce thème l’hiver dernier à la Wallach Gallery au sein de l’université Columbia à New York, dans une période allant de Manet à Matisse. « La première chose que j’ai faite après ma nomination à Orsay fut de valider ce projet avec la Wallach Gallery, confie Laurence des Cars, mais en le ramenant plus tôt dans l’histoire de l’art, dans ce Musée du grand XIXe, en remontant à la Révolution. »

Tous les visiteurs français, loin s’en faut, n’ont pas en mémoire cette longue histoire, surtout quand elle est à ce point liée à celle d’une ex-colonie : Saint-Domingue, qui deviendra Haïti, première république indépendante en 1804, dont les esclaves se sont révoltés. Or, du premier député Jean-Baptiste Belley peint par Girodet en 1797 (trois ans après la première abolition de l’esclavage, tableau visible à Versailles, mais trop fragile pour venir à Orsay) au célèbre modèle de Géricault, Joseph, natif de Saint-Domingue, et jusqu’à l’un des modèles préférés de Matisse, la danseuse haïtienne Carmen, Haïti est un fil rouge de ce parcours. Heureux hasard, le patronyme de Carmen est Lahens. Or, le 21 mars, au Collège de France, l’écrivaine homonyme Yanick Lahens inaugurait la chaire des mondes francophones en racontant l’histoire de son pays, et de ses écrivains. Histoire méconnue, peu visible, elle est, parmi tant d’autres, un des aspects passionnants de l’exposition d’Orsay dont le parcours s’ouvre sur le portrait d’une servante noire, esclave de la Guadeloupe tout juste affranchie, par madame Benoist, en 1800.

« À partir du tableau de madame Benoist, le regard des artistes individualise la figure et, comme par hasard, cela accompagne la naissance de la modernité, et surtout des artistes comme Géricault et Manet qui, comme Matisse plus tard, ont été politiquement engagés, on peut le dire. L’histoire de l’art, qui est de toute manière une science carrefour par définition, se nourrit de la question politique, sociale, culturelle au sens large et ce genre d’exposition permet de redonner cette histoire un peu longue aussi. »
Changer les titres des œuvres

Portrait d’une négresse, puis Portrait femme noire, et aujourd’hui Portrait de Madeleine. Le cartel de ce tableau indique ces changements successifs de titre, qui fut, jusqu’à s’accorder à redonner un prénom au modèle, l’objet de longues discussions au sein de la nombreuse équipe de l’exposition. « J’ai écrit à mes confrères directeurs de musées, Louvre, Quai Branly, etc., pour les informer de la décision que nous avions prise de renommer certaines œuvres au regard de l’évolution de la société, et tous ont été d’accord avec cette démarche », confie Laurence des Cars, précisant qu’« elle n’aurait pas été envisageable il y a dix, voire cinq ans ».

On pourrait presque parler de « décolonisation » des arts, un travail de fond entamé par des chercheurs beaucoup plus entendus outre-Atlantique qu’en France. Mais l’optique d’Orsay ne va pas jusqu’à revendiquer le terme, et elle demeure modérée. Même si Laurence des Cars avoue : « Nous sortons de la zone de confort. » À la fin du catalogue publié par les éditions Flammarion et le musée d’Orsay, Pascal Blanchard et Lilian Thuram rappellent qu’en parallèle du regard porté sur les Noirs par les artistes choisis par Orsay, en ce même XIXe siècle et début XXe, la domination coloniale en porte un autre. Les Noirs sont plus souvent vus comme des sauvages, caricaturés et sexualisés à l’extrême : il suffit de se reporter à l’ouvrage Sexe, race et colonies, sur lequel Blanchard et ses collègues historiens ont beaucoup travaillé.
Une exposition aux visées culturelles

Cet aspect n’est pas tout à fait absent de l’exposition d’Orsay, mais il n’est pas le propos du « Modèle noir », nous précisera l’historien de la condition noire et conseiller scientifique Pap N’Diaye. Un entretien à découvrir dans le dossier que nous consacrons, en sa semaine d’ouverture, à l’exposition. « Le modèle noir » est un rendez-vous à ne pas manquer pour des raisons artistiques, mais, on l’aura compris, pas seulement.

L’exposition s’entoure, pour en revenir à l’affiche mentionnée au début de cet article, d’une programmation culturelle ouverte à de multiples voix, et novatrice, en écho aux thématiques soulevées. Ella a aussi inspiré deux publications : « Le jeune homme noir à l’épée », récit poétique et CD (coédité par Orsay, Présence africaine et Flammarion) d’Abd el Malik d’après le tableau de Puvis de Chavannes, et une nouvelle de Marie Ndiaye, « Un pas de chat sauvage », coéditée par Flammarion et le musée d’Orsay et inspirée par Maria Martinez photographiée par Nadar.