Adepte de la diplomatie parallèle, Jean-Yves Ollivier veut l’appliquer, par sa fondation Brazzaville, à la résolution de la question libyenne. Il est ici avec Winnie Mandela. © DR
 
ENTRETIEN. Très impliqué dans la recherche d’une solution à la crise libyenne, Jean-Yves Ollivier, président de la Fondation Brazzaville, est un adepte de la diplomatie parallèle, dont il nous explique les tenants et les aboutissants.
 
PROPOS RECUEILLIS PAR MALICK DIAWARA

Pour quelqu’un dont le dessein principal aujourd’hui est de sortir la Libye de la crise qu’elle vit actuellement, la conférence de Palerme est une opportunité de plus pour rétablir la paix dans ce pays. Avec la Fondation Brazzaville qu’il préside, il a d’ailleurs organisé à Dakar, en mai dernier, une première rencontre interlibyenne. L’homme en question s’appelle Jean-Yves Ollivier et a déjà fait parler de lui dans des dossiers sensibles liés à la libération de Mandela, l’apartheid donc, les guerres civiles en Angola et au Soudan du Sud, la libération d’otages au Liban… Autant d’occasions de mettre en œuvre sa pratique favorite : la diplomatie parallèle. À 74 ans, ce négociant en matières premières s’est donc mué en négociateur pour la paix, de quoi mettre au service de la médiation politique tous ses atouts d’homme d’affaires, de brillant homme d’affaires. Voilà donc que, sans mandat officiel, cet ancien proche de Jacques Chirac et de Nelson Mandela, ami d’une dizaine de chefs d’État africains, poursuit son chemin à travers les multiples crises que traverse le continent. Son activité de diplomate parallèle a déjà fait l’objet d’un documentaire, Plot for Peace, produit par l’ONG African Oral History Archive, mais a aussi conduit à la publication en 2014 d’un ouvrage intitulé « Ni vu, ni connu, Ma vie de négociant en politique de Chirac et Foccart à Mandela ». Et c’est d’ailleurs juste après sa publication, qu’il a lancé la Fondation Brazzaville. À 74 ans, cet homme d’affaires, né à Alger, qui n’en a toujours pas fini avec la diplomatie parallèle, s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Jean-Yves Ollivier : Pourquoi j’ai écrit ce livre, ou pourquoi j’ai accepté aussi de faire un film, parce que je souhaitais expliquer aux gens, ou que les gens comprennent, ce que j’avais fait et ce que j’espérais pouvoir faire. Une fondation a voulu en faire un film et dans le même temps, presque en parallèle, mon livre paraît.

Ce qui est frappant quand on lit les éléments de ce livre, c’est qu’il y a deux mondes : celui qui est visible (ce qu’on aurait vu au-devant de Google) et ce qu’il y a derrière. Pour vous, quand on dit la diplomatie parallèle, qu’est-ce que ça veut dire ?

L’expression diplomatie parallèle est un terme déjà usité. Ce n’est pas une invention, mais on oublie que la définition de « parallèle », ce sont deux lignes qui ne se rencontrent pas, mais qui vont dans le même sens. C’est une procédure d’accompagnement qui a le même objectif, celui de la paix, en particulier dans les pays que je pense avoir fréquentés ou pour lesquels j’ai des clés, c’est-à-dire les pays du continent africain. Même si je n’ai pas seulement travaillé sur ce continent, j’y ai fait beaucoup de choses et l’Afrique a mon cœur. Je ne sais pas si je suis africain, mais j’aime l’Afrique. Et l’Afrique est un continent ou un individu peut agir. Cela n’est pas possible dans les grandes démocraties occidentales ni dans les grands groupes économiquement développés où la capacité pour un individu de changer les choses n’est pas acquise. En Afrique, on peut changer les choses en tant qu’individu. Et c’est pour ça aussi que j’aime l’Afrique. C’est parce que j’ai le sentiment de pouvoir être utile à ce continent.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé, le plus attiré, chez les Africains ?

Je ne vais pas vous dire que la nourriture m’a motivé. Je crois que la relation qui peut se créer entre un Africain et une autre personne est absolument unique parce que l’Africain est entier. Il vous fait confiance ou il ne vous fait pas confiance. S’il vous fait confiance, tout est possible. Vous pouvez ouvrir votre cœur, vous pouvez expliquer. Il va adhérer ou pas, mais il y aura avec l’Africain un dialogue franc et direct que l’on ne peut pas avoir avec d’autres personnes issues d’autres nations que je connais bien. C’est peut-être ça qui m’a plu. Dans mon cas, beaucoup de gens ont conforté ma réputation. Du coup, je peux tout de suite créer une relation de confiance et aborder des sujets sensibles en tête à tête. On peut s’exprimer et on peut exprimer sa pensée sans prendre le risque de voir sa pensée dévoilée demain au reste du monde. 

Est-ce que ce constat a facilité ou a rendu plus facile la diplomatie parallèle en Afrique ? 

Bien sûr. Si on n’aime pas les choses que l’on fait, si on n’aime pas les endroits où on travaille, si on n’aime pas les gens qu’on voit, on ne peut pas réussir. Je suis un affectif, je travaille avec mon affectif, et cela me facilite bien sûr mes contacts africains.

Sur quel élément pouvez-vous nous donner un témoignage frappant dans la diplomatie parallèle telle que vous l’avez vécue en Afrique ?

Je vous donne l’exemple qui est dans mon livre et dans le film d’ailleurs : l’Afrique du Sud blanche est complètement au bord de l’explosion. Les sanctions commencent à s’appliquer sur le plan international. Elle est lâchée par Margaret Thatcher, pas encore par Washington, à un moment où pourtant on respire déjà les prémices de la fin de la guerre froide. Les Blancs d’Afrique du Sud n’avaient pas d’autres soucis que celui de recréer des amitiés avec le monde occidental. Ils ignoraient complètement le continent qui était au-dessus d’eux, qui était l’Afrique. Bien sûr, il y avait les représentations diplomatiques, des relations commerciales de temps en temps, des contacts commerciaux, mais tout ça n’engageait pas l’Afrique. Les Blancs sud-africains étaient condamnés par le monde entier, alors, ils se sont demandé : quel avenir dans une autre Afrique ? Quel est l’avenir que nous voulions bâtir dans une Afrique du Sud où les Noirs prendraient naturellement le pouvoir ? Est-ce que notre devenir dans ce cas-là était d’être tués ou d’être rejetés à la mer ? J’ai vite compris le souci des Blancs sud-africains que je fréquentais après une expérience avec la France qui n’avait pas donné de résultats. Je leur ai dit : Pourquoi n’allez-vous pas voir les Africains et leur expliquer le problème ? En fait, cette communauté blanche ne demandait qu’une chose : être rassurée sur le fait qu’elle pourrait continuer à vivre en Afrique du Sud qui resterait leur pays, même si le gouvernement changeait.

Alors, question : qui pouvait leur donner cette garantie ? Pourquoi pas les Africains qui étaient unanimement contre le régime de l’apartheid perçu comme leur ennemi commun. Et le président Denis Sassou Nguesso paraissait le plus dur dans cette attitude. Marxiste-léniniste, en lien avec le bloc de l’Est, il avait marqué son opposition au régime de l’apartheid en refusant le survol des avions de l’UTA parce qu’ils allaient à Johannesburg. Il avait déjà baptisé toutes les grandes avenues de Brazzaville du nom de héros de la lutte antiapartheid, comme Nelson Mandela. Je suis allé le voir et je lui ai dit que, si l’Afrique s’engage dans un dialogue qui conforte les Blancs sud-africains, avec l’assentiment de l’Afrique entière, qu’ils ont leur place en Afrique du Sud, le dialogue pourra être lancé. Il m’a alors autorisé à revenir 48 heures après avec le Premier ministre sud-africain blanc accompagné du ministre de la Défense et de celui des Affaires étrangères. Il ne s’était jamais posé à Brazzaville et cela s’est fait dans le plus grand secret, alors qu’il n’avait même pas consulté son parti. À l’époque, il s’était mis en danger de mort physique. Il a cru en ce que je lui ai dit, et ça continue depuis. Voilà un exemple parfait. Ca, c’est l’Afrique. Mais attention de ne pas les décevoir ou à les trahir, parce que si vous en trahissez un, vous les trahissez tous.

Il y a un autre aspect de la diplomatie parallèle, c’est la raison d’État. J’imagine que, dans votre expérience, la raison d’État a pu intervenir de temps en temps dans le cadre de cette diplomatie parallèle. Est-ce que vous pouvez nous en donner un témoignage ?

La raison d’État, d’abord, il faut définir là où elle se trouve. Est-ce que c’est un argument que je dois aborder en face de mon interlocuteur parce que lui a des raisons d’État ou est-ce que c’est moi en tant que Français qui ne peut pas non plus aller au-delà des intérêts de mon pays. C’est un exercice difficile. La raison d’État peut être ignorée à partir du moment où on amène le succès. La raison d’État chez le président Denis Sassou Nguesso, c’était qu’il ne fallait pas de contacts avec les Blancs sud-africains, mais cette raison d’État, il l’a mise de côté à un moment donné pour tenter une voie qui, parce que cette raison d’État existait, allait, elle, créer une crédibilité, créer une valeur qui allait réussir. En ce qui me concerne, la raison d’État, c’est mon pays. Je ne travaillerai jamais contre mon pays auquel je suis très attaché.Sinon, il y a une notion dont tout le monde parle et qui a été galvaudée au fur et à mesure, c’est la Françafrique. La Françafrique, de mon point de vue, est un bon mot, mais c’est devenu assez péjoratif.

Justement dans le cadre de cette Françafrique, s’il y avait quelque chose à enlever aujourd’hui, ce serait quoi ?

D’abord, il faut revenir à l’étymologie du mot, la Françafrique, c’est un mot qui a été inventé par le président Houphouët-Boigny pour illustrer les relations particulières entre l’Afrique et la France. Ce mot a été galvaudé. Il a pu signifier que la France a placé des individus qui intervenaient directement dans la politique franco-africaine d’une façon non officielle. Cette Françafrique est morte, elle n’existe plus. Bien sûr, dans ce que je faisais, j’avais en face de moi des personnes qui appartenaient à cette Françafrique. Pas beaucoup, mais j’en ai connu. Monsieur Foccart, par exemple, avec qui j’étais en contact régulier, de confiance d’ailleurs, était l’émanation parfaite de ce qu’on appelait la Françafrique. Mais la différence entre ceux qui faisaient partie de la Françafrique et moi, c’est que, moi, je n’obéissais pas à monsieur Foccart, je n’étais pas assujetti à monsieur Foccart. Je ne venais pas faire rapport de ce que je faisais à monsieur Foccart, je travaillais de mon côté. Il y avait une communication d’échange, et s’il estimait à un moment donné avoir besoin d’un coup de main, je lui donnais ce coup de main, et parfois c’était moi qui en avais besoin. Je prends un exemple : une motion anticolonialiste va être votée aux Nations unies sur l’affaire de Mayotte, un sujet récurrent où la France est régulièrement condamnée par les Nations unies pour avoir maintenu Mayotte en France. J’ai un appel à 3 heures du matin du président Foccart qui me dit qu’il va y avoir un vote demain sur Mayotte. Il faudrait que des pays non francophones africains puissent voter contre. J’ai pris mon téléphone et j’ai appelé le président Chissano qui est un ami à moi, je lui ai dit : Voilà ce qui va se passer s’il vous plaît, demandez à votre délégation de ne pas voter pour cette motion. Le lendemain matin, Foccart m’appelle et me dit : Bravo, vous avez réussi un miracle, le Mozambique a voté contre. Pourquoi le président Chissano l’a fait ? En votant de cette manière, peut-être que la raison d’État voulait qu’il vote pour cette motion, mais, en votant de cette façon, il créait un climat de confiance avec la France qui en avait besoin à l’époque pour se sortir de ce carcan Est-Ouest, et le résultat est que j’ai convaincu Jacques Chirac de recevoir le président mozambicain Joaquim Chissano, marxiste-léniniste, en visite d’État au moment où il était Premier ministre. Derrière ces choses-là, personne n’a remarqué comment le Mozambique avait voté. Cela n’a pas fait les gros titres du New York Times ou d’Africa International. Voilà un exemple.

Vous avez utilisé le mot « Atlantide » dans votre livre pour qualifier les relations de la Françafrique. Pourquoi ?

Oui, l’Atlantide parce que c’était un concept, une méthodologie qui s’est écroulée. Et qui s’est écroulée, et c’est ça le paradoxe, du fait de ceux qui l’avaient créée, en l’occurrence, le mouvement gaulliste dont Jacques Chirac était l’héritier en prenant monsieur Foccart comme conseiller Afrique, très attaché qu’il était à cette région. Et là où la France m’a complètement fait rire, c’est lorsque le Premier ministre Balladur nomme comme ministre de la Coopération Michel Roussin. Celui-ci a complètement transformé son ministère de la Coopération, en fait le ministère de l’Afrique, en interdisant tout contact avec ceux qui représentaient la Françafrique.

Est-ce que vous avez l’impression qu’à cette époque-là on avait vraiment besoin d’une diplomatie parallèle et qu’est-ce que vous pensez de la diplomatie parallèle dans le contexte actuel des relations entre la France et les pays africains ?

Tout dépend de ce qu’on met dans la diplomatie parallèle. Si, pour des raisons spécifiques, pour des raisons bien déterminées qui permettent d’ouvrir un dialogue basé non pas sur la pensée générale, mais sur les réflexions humaines, l’essentiel est d’aller vers le noyau dur, la question principale est quel est l’élément qui va déclencher le conflit. Je prends un autre exemple : lorsque j’organise la réunion de Brazzaville pour ce qu’on a appelé plus tard les accords de Brazzaville officiellement, c’était une réunion quadripartite avec pour ambition l’indépendance de la Namibie, le départ des troupes cubaines, le départ des troupes sud-africaines de Namibie et d’Angola. Je saisis cette opportunité où j’ai, dans la même ville, les Cubains, les Américains, les Angolais et les Sud-africains pour amener d’une façon non officielle des observateurs russes, des Portugais et de nombreux pays africains, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire et du Mozambique.

Lorsque se terminait la réunion, devant les caméras, tout ce monde-là négociait avec l’Afrique du Sud une seule chose : la reconnaissance de l’ANC par le gouvernement blanc sud-africain. En sachant que cette seule phrase, cette seule acceptation, allait entraîner le système à dialoguer, à libérer Mandela. D’ailleurs, ne nous trompons pas entre Brazzaville et la libération de Mandela, il se passe treize mois, c’est peu, seulement treize mois. Et surtout, durant ces treize mois, il y a eu un référendum en Namibie, un référendum en Afrique du Sud chez les Blancs, il y a eu le remplacement du vieux crocodile Botha par De Klerk, et il y a eu la libération de Mandela. Il suffisait d’ouvrir la porte.

Les Sud-Africains ont reconnu l’ANC et, quelques mois plus tard, ont libéré Mandela. Donc, c’est là où la diplomatie parallèle peut jouer son rôle. Ce genre de réunion ne peut pas être créée par les institutions. Pourquoi ? Qu’il s’agisse des services ou des institutions diplomatiques, ils sont tenus par une pensée unique. Ils ne peuvent exprimer que ce que leur État les autorise à exprimer. Ils ne peuvent pas faire de marchandage. Ce langage n’est pas possible dans la négociation officielle. En plus, la confidentialité dans une délégation officielle n’existe pas. Chaque réunion va donner lieu à un compte rendu qui va être diffusé aux chancelleries et aux alliés.

Monsieur Arafat ne va pas dire à un négociateur le fond de sa pensée. S’il l’avait dit avant qu’il existait un point sur lequel il ne lâcherait pas, à savoir Jérusalem, Camp David n’aurait jamais eu lieu. C’est sur ce point précis que les blocages ont eu lieu, alors que tout devait rouler. Moi, j’aurais essayé de résoudre le problème de Jérusalem avant Camp David.

Finalement, dans ce que vous expliquez, on a toujours besoin de la diplomatie parallèle pour avancer…

Parce que c’est un besoin. Il y a beaucoup de paix qui s’obtient par des accords, mais le système onusien qui, aujourd’hui, semble prévaloir dans la solution des conflits, désigne toujours un coupable. Il y a un vote contre ou pour. Comment pouvez-vous prétendre aller négocier si vous avez déjà désigné le coupable, vous ne pouvez pas parler avec lui puisque, dès le départ, vous l’avez déjà désigné comme coupable. Moi, je n’aime pas les coupables, personne n’est coupable. On n’est pas là pour régler le passé. Le passé, c’est le passé. Moi, je regarde comment on peut, ensemble, définir l’avenir et s’engager vers un autre avenir qui soit un avenir de paix et de développement. Donc, cette diplomatie ne peut pas être menée par des grandes institutions, même si on a besoin d’elles. Loin de moi l’idée de dire qu’elles sont inutiles. Au contraire, pour moi, elles ont priorité, moi, je viens en accompagnement. 

Est-ce que vous pensez que, dans ce cadre-là, il est possible de passer par la diplomatie parallèle pour essayer de remettre les choses en place ?

Dans le monde d’aujourd’hui, l’Afrique est quelque part la victime collatérale d’un conflit qui ne la concerne pas. C’est le devenir du monde arabe, le devenir politique du monde arabe qui est en jeu. En gros, deux axes sont développés dans le monde arabe : un qui pense que seules les monarchies et les dictatures militaires sont capables de diriger le monde arabe, et puis il y a un autre monde islamiste, mais pas extrémiste, qui pense que le monde arabe peut être développé par un système démocratique et, au contraire, que les dictatures militaires doivent être éliminées. Ces deux axes sont en conflit, mais, dans cette lutte qui ne nous concerne pas, il y a une quête d’alliés. Regardez le conflit entre le Qatar et l’Arabie saoudite et ses débordements en Afrique. Donc, vous voyez bien que l’Afrique a un rôle à jouer, et chacun veut l’entraîner dans son sillage. On l’a vu avec les ruptures de relations diplomatiques avec le Qatar. Ainsi, les mouvements terroristes en Afrique trouvent leurs sources d’inspiration dans les mouvements terroristes arabes et musulmans. C’est la même guerre, et, aujourd’hui, l’Afrique en est malheureusement également victime. 

Quelle est la leçon, ou les leçons, que vous retenez de votre parcours au travers de ce que vous observez de la diplomatie parallèle appliquée à l’Afrique ?

D’abord, il y a une tradition de la diplomatie parallèle. Au Nigeria, il y a toujours, à un moment donné, des gens qui transgressent les interdictions et qui vont parler avec d’autres, je n’ai pas inventé cette diplomatie parallèle. Je pense qu’il y a des cas où les choses auraient tout de même avancé. Je pense à l’Afrique du Sud qui serait de toutes les manières devenue noire, quoi qu’on fasse. Mais mon intervention a permis à un moment donné de raccourcir les délais et surtout de protéger celui qui va perdre. Moi, ce qui m’intéresse, c’est celui qui va perdre, il n’y a pas de paix si la victoire de l’un est la destruction de l’autre. Cette paix, elle, n’est jamais confortée. Et toutes ces victoires qui font qu’une partie l’emporte sur l’autre font que les germes de la guerre civile restent toujours en place. Moi, j’essaie que la victoire soit une victoire des deux et que ce soit le pays et le futur qui en bénéficient.

Quel regard Mandela portait-il sur ça justement ?

Dans les conversations que j’ai eues avec le président Mandela en tête à tête, son souci premier était la paix. J’ai beaucoup intéressé le président Mandela parce que, justement, mes conversations avec lui portaient sur des choses qui ne concernaient pas l’Afrique du Sud. Le président Mandela a négocié avec les Palestiniens, avec l’Irlande du Nord, avec les Tamouls, tout ce qui était conflit l’intéressait particulièrement. Et il essayait de mettre son impact dans la résolution des conflits, c’est quelque chose qui le concernait peut-être un peu plus que l’économie de son pays. C’est pour ça, entre autres, que j’ai demandé à son négociateur, Mathews Phosa, de rejoindre ma fondation parce qu’il a acquis dans ses années aux côtés de Mandela une expérience extraordinaire de la diplomatie que Mandela mettait en place. Mandela était très concerné par la paix. D’ailleurs, il est même intervenu pour que la guerre n’ait pas lieu en Irak.

Autant dire finalement que la diplomatie parallèle, c’est finalement la diplomatie pour la paix ?

Elle ne peut être que ça. Si c’est une diplomatie pour la guerre, elle n’est pas la mienne. Disons que la diplomatie parallèle va vers l’établissement d’un dialogue sans condition préalable pour mieux comprendre ce qui se passe entre deux parties pour justement éviter la pensée unique et aller jusqu’au cœur du conflit et essayer de voir si on ne peut pas le résoudre. Je dis souvent que je ne m’intéresserai pas au conflit israélo-palestinien parce que c’est trop compliqué. Si, par le coup d’une baguette magique, on pouvait résoudre trois problèmes, la paix s’installerait dans le Moyen-Orient. Il s’agit du sort de Jérusalem, du retour des réfugiés et du démantèlement des colonies. Si ces trois problèmes disparaissaient demain, rien n’empêcherait tous les pays du Moyen-Orient de pouvoir accepter Israël et pouvoir vivre avec Israël. 

Quel est le regard que vous portez sur l’Afrique d’aujourd’hui par rapport à l’Afrique que vous connaissiez avant ?

D’abord, l’Afrique, c’est comme une belle femme quand elle se sent sollicitée. Quand elle voit arriver les Qataris, les Saoudiens, etc., elle se fait un peu coquette et regarde ça avec intérêt. Il n’y a pas de doute qu’elle progresse en nombre d’habitants, elle dispose des seules réserves de terres arables, des réserves minières, pétrolières, et la capacité des hommes à travailler. Si l’Afrique mettait un peu d’ordre chez elle et si les dirigeants étaient moins intéressés par le pouvoir et plus par leurs populations, je pense que l’Afrique pourrait faire des bonds extraordinaires, même si je pense qu’il faut quand même l’accompagner.

Comment ?

D’abord, il faut s’y intéresser, l’écouter. Il faut essayer de lui apporter des solutions, et non pas des problèmes. Regardez le problème de l’immigration, par exemple, qui est un problème qui touche nos pays et l’Afrique. Qu’est-ce qui se passe ? Vous avez de grandes institutions, la communauté européenne, les Nations unies, qui essaient de gérer les problèmes de l’immigration, mais elles la gèrent pays par pays, petit projet par petit projet, hors de l’Afrique. Ce que ma Fondation a essayé de faire, c’est de faire une conférence entre pays du Sahel. Je pense qu’on peut faire comme cela : l’Afrique dit : Voilà ce qu’on peut faire et voilà ce qu’on demande. Ensemble, nous allons présenter tout cela en bloc. Ce qui m’intéresse énormément, c’est qu’un des moyens de bloquer ou de réduire l’immigration économique, c’est de créer des zones qui vont se développer entre les pays du Sahel et l’Europe.

La Libye est en conflit actuellement, Kadhafi avait un plan pour développer le sud de la Libye. Il voulait créer des zones agricoles et industrielles immenses, et il en avait les moyens, mais la révolution de 2011 a mis un coup d’arrêt à ce projet. Cette zone éponge qui devrait pouvoir accueillir des travailleurs ne pourra être mise en place que si tous les pays qui vont en profiter, même s’ils ne sont pas en contact avec cette zone, se mettent d’accord.

En quoi consiste la Fondation Brazzaville ?

Son nom complet, c’est la Fondation pour la paix et la conservation de l’environnement. Dans la démarche que j’avais, il fallait que j’institutionnalise mon action. J’ai donc décidé de créer une fondation. Je l’ai installée en Angleterre où je bénéficie d’un patronage royal et j’ai réuni dans cette fondation d’éminentes personnalités qui ont toutes eu affaire avec la résolution des conflits, et ce sont de grands noms. Cette fondation essaie de lier les problèmes relatifs à l’environnement à la paix parce que la paix amène une meilleure approche de l’environnement. Il n’y a rien de pire pour détruire l’environnement qu’une guerre civile. Tout est détruit. Je me rappelle que, lorsque j’ai traversé les zones rebelles du Mozambique, il n’y avait plus une biche, il n’y avait pas un seul animal ; tout avait été détruit, et dans cela, on s’est attaqué à trois sujets, le quatrième sera la conférence sur l’immigration. Et aussi la possibilité de mettre en place des zones de développement et d’environnement qui vont absorber une grande quantité de migrants.

Parallèlement, j’ai réussi, avec 17 pays africains, à mettre en place un fonds bleu qui va entrer dans sa période active sur les rives du bassin du Congo. Tous ces pays se sont mis d’accord pour qu’on s’occupe de plus près aux populations installées dans ce deuxième poumon écologique du monde. Et on a réussi. Je m’attaque aujourd’hui à un deuxième sujet : il existe de chaque côté de la frontière du Gabon et du Congo des parcs. Je suis allé voir les deux présidents en proposant qu’on fasse un seul parc. Les deux m’ont donné leur accord. J’espère que ça sera bientôt signé. Et le dernier sujet est celui des faux médicaments : une plaie inimaginable pour l’Afrique. Le travail de la fondation va être d’éveiller le monde à ce problème que beaucoup de gens ont intérêt à étouffer, même les laboratoires. Indépendamment de ça, la fondation s’intéresse bien sûr au problème libyen pour lequel beaucoup d’acteurs internationaux s’activent.