Esprit indépendant, Louise Mushikiwabo est très populaire auprès des jeunes Rwandais, qui pour beaucoup la prennent pour modèle. © AFP/Benoît Doppagne

 

PORTRAIT. Née au Rwanda il y a 57 ans, la nouvelle secrétaire générale de la Francophonie est un mix de culture africaine, anglo-saxonne et francophone très ouverte sur le monde qu’elle a bien parcouru pendant les dix ans où elle a été chef de la diplomatie de son pays.

PAR VIVIANE FORSON

« S’il y avait une candidature africaine au poste de secrétaire générale de la francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si elle était africaine et féminine, elle aurait encore plus de sens. Et donc je crois qu’à ce titre la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, a toutes les compétences pour exercer cette fonction. Elle a une maîtrise parfaite de la langue française dans un pays dont le président s’exprime en anglais mais dont la moitié de la population continue de parler français. » Ces mots et ce portrait-robot sont d’Emmanuel Macron, le président français. C’est ainsi qu’il a officiellement présenté la candidature de Louise Mushikiwabo, la numéro deux du régime rwandais, le 23 mai dernier, au lendemain de l’anniversaire de cette non moins puissante que mystérieuse femme de pouvoir qui vient d’arriver à la tête de la francophonie.

Au-delà de la polémique sur son élection, la nouvelle présidente aura de nombreux défis à relever : la promotion de la langue française, les échanges économiques, la défense des droits de l’homme ou encore la lutte contre l’obscurantisme ou l’oppression faite aux femmes… Autant de dossiers qui l’attendent. Nulle formation de diplomate chez Louise Mushikiwabo, mais un rude apprentissage des arcanes politiques auprès de celui qu’elle surnomme « The Boss », Paul Kagame. Avec elle, c’est donc l’Afrique qui se réapproprie sa longue histoire avec l’OIF. Puisqu’il faut rappeler que c’est le président sénégalais et homme de lettres Léopold Sedar Senghor qui a théorisé la francophonie, telle qu’on la connaît aujourd’hui. Et enfin, jusqu’ici, les secrétaires généraux ont tous été africains, à l’exception de l’ancienne numéro un, la Québécoise d’origine haïtienne Michaëlle Jean.

De Kigali à Washington

Que de chemin parcouru pour cette ancienne interprète depuis la préfecture de Kigali, où elle a grandi, en passant par les États-Unis, où elle a vécu vingt-deux ans, jusqu’au retour au pays natal, en 2008, et enfin Paris, où se dessine son avenir dans l’une des organisations les plus importantes au monde sur le plan politique. « À mon avis, une organisation comme ça, avec des cultures variées, avec des atouts de toutes sortes, économique, social, politique, devrait avoir beaucoup plus d’importance. C’est aussi parmi mes priorités de vraiment relever le niveau de cette organisation sur l’échiquier mondial » confiait-elle il y a quelques jours à l’Agence France-Presse.

Louise Mushikiwabo connaît son sujet par cœur, car c’est aussi l’histoire de sa vie. Entre combativité et résilience, elle a vécu, comme nombre de Rwandais de sa génération, le traumatisme du génocide dans sa chair. Fille d’une lignée de notables terriens, Louise Mushikiwabo naît en 1961 à Kigali. Elle est la cadette d’une famille de neuf enfants. Après des études primaires et secondaires à Kigali, elle étudie à l’université nationale du Rwanda, située à Butare, dans le sud du pays. Son baccalauréat d’anglais en poche en 1984, elle commence à travailler en tant que professeur d’école secondaire. Un début de carrière brillant, mais une vie familiale en sursis. La famille Mushikiwabo est tutsi. Son frère, Landoald, dit Lando Ndasingwa, était le seul ministre tutsi du dernier gouvernement Habyarimana, mais il a été tué dès le début du génocide de 1994.

Quant à Louise, elle est déjà bien loin, aux États-Unis, où elle s’est exilée dès 1986 pour terminer ses études de maîtrise en langues et interprétation à l’université du Delaware. Elle assiste impuissante au massacre de sa famille. Des événements qui ont marqué à tout jamais la jeune femme, qui a créé une fondation, Rwanda Children Found, qui vient en aide aux orphelins et a publié un ouvrage fort aux États-Unis intitulé Rwanda Means The Universe (éditions St. Martin’s Press). Décrivant l’assassinat du président hutu comme le déclencheur des attaques contre les Tutsis, Louise Mushikiwabo tient sa thérapie lorsqu’elle détaille les six premiers jours du massacre et raconte le meurtre de son propre frère. Mushikiwabo se penche également sur l’histoire du Rwanda et de sa propre famille de classe moyenne, comme autant de générations successives témoins de la domination britannique, allemande, belge et française. Un récit prégnant qui sonna aussi l’heure du retour.

Franc-parler et panafricaniste

Trois ans plus tard, à la demande du président Paul Kagame, après vingt-deux années passées aux États-Unis, et un passage à la BAD en Tunisie en tant que directrice de la communication de la banque auprès de Donald Kaberuka, Louise Mushikiwabo n’a plus qu’un seul objectif : prendre son bâton de pèlerin pour restaurer l’image de son pays, assombrie par le génocide de 1994. Travailleuse acharnée et dotée d’un esprit indépendant, Louise Mushikiwabo tient ce caractère de sa mère, comme elle le confiait au New Times.

« Je crois que je suis arrivée (aux Affaires étrangères) à un moment où le Rwanda était prêt à s’ouvrir au monde, où le monde était prêt à écouter le Rwanda », expliquait-elle il y a quelques semaines dans une interview à l’AFP.

Polyglotte parlant le français, l’anglais et le kinyarwanda, Louise Mushikiwabo est devenue ministre des Affaires étrangères du Rwanda en décembre 2009, quelques jours à peine après la reprise des relations diplomatiques avec la France. Elle devient l’ombre de Paul Kagame, sans pour autant être encartée au  Front patriotique rwandais, le parti-État. Arrivé au pouvoir après le génocide de 1994, Paul Kagame a toujours accusé la France d’avoir une responsabilité dans ce génocide. Depuis, le Rwanda a pris ses distances avec la France et l’espace francophone. Mais, comme elle s’en expliquait déjà en 2011 au micro de Jeune Afrique, « au Rwanda, nous avons coutume de dire la vérité, sans arrogance, sans méchanceté. Il faut jouer cartes sur table pour pouvoir avancer. La France a fait beaucoup de mal au Rwanda, et mettre en place un processus de normalisation de nos relations a été une décision difficile à prendre : nous savions que les obstacles ne manqueraient pas ». Un discours qui fonctionne et contribue à faire du président un acteur majeur sur la scène politique africaine.

Elle se disait surtout fière d’avoir œuvré à « l’ouverture » de son pays, vers le continent africain en particulier mais aussi vers le monde, et contribué à faire revenir le Rwanda vers son « héritage de l’Afrique centrale francophone ». « Depuis qu’elle est devenue ministre des Affaires étrangères, le Rwanda a réussi beaucoup de choses sur la scène internationale, a un meilleur statut international », acquiesce Frank Habineza, le leader du Parti démocratique vert, le seul parti d’opposition autorisé au Rwanda.

Une francophonie plus africaine ?

Dans une longue déclaration publiée sur son site web, Mushikiwabo décrit les quatre piliers de son « agenda francophone » pour les quatre prochaines années à la tête de la francophonie. Et de citer parmi ses priorités : « Les thèmes de la jeunesse et du plein emploi me tiennent particulièrement à cœur. Dans mon pays, le Rwanda, plus de la moitié de la population a moins de 25 ans… comme sur le reste du continent. » Investir dans la jeunesse, a-t-elle souligné, « signifie favoriser l’impact positif que cela peut avoir sur des questions très difficiles aujourd’hui… qui sont communes à tous les États membres ; la question de l’appartenance et de l’emploi, la question de l’espoir pour les jeunes ». S’agissant de la promotion de la langue française, elle a déclaré qu’une fois élue secrétaire générale de la francophonie, elle donnerait de l’importance à la langue française dans un monde de plus en plus multilingue. En prenant la direction de la francophonie, Louise Mushikiwabo, inspirée par ses auteurs préférés Ahmadou Kourouma et Mongo Beti, espère marcher sur les pas de deux Africains illustres l’ayant précédée : le Sénégalais Abdou Diouf et l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali.