À la fois acteurs d’information et de prévention, les agents communautaires de santé jouent de leur proximité avec les populations pour mieux faire passer les messages sur l’épidémie. © MICHAEL TEWELDE / AFP

 

Le gouvernement a fait de la proximité d’agents de santé avec les populations un atout d’information et de prévention sur le nouveau coronavirus.

Par Marlène Panara | Le Point.fr

Si les autorités encouragent l’initiative, c’est que le travail des agents de santé communautaires a déjà fait ses preuves par le passé. « Depuis 2003, l’Éthiopie forme et déploie des agents de vulgarisation sanitaire à l’échelle nationale dans le cadre de programmes de santé communautaires, rappelle Emebet Getachew Abate, responsable de l’Éthiopie au sein de l’organisation Life & Peace Institute. La lutte menée contre la mortalité maternelle et infantile a été une réussite : le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a chuté de 67 %, celui des mères, de 71 %. On a également observé une baisse de 90 % des nouvelles infections au VIH, une diminution de 73 % des décès liés au paludisme et une baisse de plus de 50 % de la mortalité due à la tuberculose entre 1990 et 2015. »

Des chiffres impressionnants, qui attestent du rôle indispensable joué par les agents de santé communautaires dans ce pays de 105 millions d’habitants où l’accès aux soins n’est pas toujours assuré et où « les unités de soins intensifs souffrent d’une pénurie critique de professionnels », affirme l’hebdomadaire économique Addis Fortune. Dans ce contexte, faire appel à ces professionnels est « le meilleur pari que peut faire l’Éthiopie ».

Un avis que partage Boureima Sambo, représentant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Addis-Abeba. « En pleine pandémie de coronavirus, l’engagement communautaire est fondamental, abonde-t-il. Quand je vais dans certains quartiers, certains villages, en costume cravate, personne ne m’adresse la parole. Mais lorsque quelqu’un parle votre langue, vit la même réalité que vous, c’est complètement différent. Vous êtes prêt à l’écouter et à changer vos comportements, que parfois, les autorités ont du mal à faire appliquer. »

… également validée dans d’autres pays

Une situation qui se vérifie d’ailleurs dans d’autres pays du continent. « Aujourd’hui plus que de coutume, les ONG se doivent de collaborer avec les agents de santé communautaires, car ce sont des personnes qui ont toute la confiance des populations, assure Adamu Isah, médecin pour l’organisation Save The Children, basé au Nigeria. Ce réseau est une des clés, si ce n’est la principale, de la résolution de la crise. »

Majoritaires au sein de ces « brigades » communautaires, « les femmes sont en première ligne dans la lutte contre le Covid-19 en Éthiopie », assure Emebet Getachew Abate. Étudiantes, mères de famille et professionnelles de santé, toutes s’engagent au quotidien pour informer les populations, en collaboration avec les chefs religieux. « Les femmes sont un pilier fondamental de la communauté et ont un pouvoir décisionnel très important, affirme Boureima Sambo. Dans des sociétés comme les nôtres, ce sont elles qui, la plupart du temps, génèrent et gèrent les ressources. Avec les chefs traditionnels, elles sont les leaders d’opinion de la société. La portée de leur message est grande, et les résultats, palpables. »

Une gestion sanitaire qui diffère selon les régions ?

Avec le travail de prévention de ces agents de santé communautaires, le gouvernement éthiopien s’assure donc que ses messages soient bien entendus et compris par tous. Mais cette dépendance auprès de ces « petites mains » de la santé ne traduit-elle pas non plus d’une absence de l’État dans certaines parties du territoire ? Si pour Boureima Sambo cette mobilisation « prouve au contraire la vivacité des messages de l’État », l’ancien ministre Kesete Birhan Admasu reconnaît, lui, que « les agents de vulgarisation sanitaire sont indispensables et représentent une source crédible d’informations sur la santé des populations dans un pays qui a un des taux de pénétration Internet les plus bas d’Afrique ». Et où donc le lien entre habitants et autorités ne se fait pas toujours.

Pour Laëtitia Bader, chercheuse spécialiste de la Corne de l’Afrique au sein de Human Rights Watch, la région d’Oromia est particulièrement impactée. « Les informations relatives au Covid-19 ont eu du mal à se frayer un chemin jusque-là », déplore-t-elle. En cause ? La coupure des télécommunications enregistrée début mars alors que le pays confirmait ses premiers cas. « La population de la région ne pouvait donc pas entendre le message de prévention qui remplaçait la sonnerie de téléphone, à chaque fois que vous passiez un appel », affirme la chercheuse, qui précise : « Cette situation a tout de même privé d’informations près de 3 millions de personnes. » Depuis, les télécommunications ont été rétablies dans la région, par crainte d’une propagation au coronavirus. Mais « les informations que l’on a quant à la diffusion des connaissances, la sensibilisation et la distribution de matériel dans cette région restent floues », avoue Emebet Getachew Abate du Life & Peace Institute. Et de conclure : « La lutte contre le Covid-19 dans cette partie du pays où la situation sécuritaire reste précaire est un véritable défi pour le gouvernement. »