ENTRETIEN. Jules Nzietchueng a imaginé un personnage de reine d’Afrique pour les enfants. Entre Noël et Saint-Sylvestre, il a accepté de partager son cheminement.

Propos recueillis par Malick Diawara | Le Point.fr

Né à Bafoussam, troisième ville du Cameroun où il a grandi, Jules Nzietchueng se remémore comme si c’était hier cette fin d’année où sa maman l’a amené à une fête à l’École française. Grand fan du Père Noël, le petit Jules ne s’est pas fait prier, ravi qu’il était de pouvoir enfin voir en vrai le Père Noël. Mais voilà qu’arrivé sur place, il a crié de peur et a pleuré à chaudes larmes à la vue du personnage qui faisait office de Père Noël. « Sur le chemin de la maison, j’ai dit à ma maman que ce papa Noël était trop maigre et ne faisait pas bien ho ho ho comme le papa Noël de la télé », dit-il. Et d’ajouter que le masque blanc et le sapin en plastique avaient fini de renforcer le doute sur l’authenticité de ce papa Noël. Dans la foulée, le voilà qui demande pourquoi il n’y a pas de maman Noël. Ce à quoi sa maman a répondu par un sourire en disant que ce serait une bonne idée d’histoire.

Des années plus tard, à treize ans et demi, voilà que le petit Jules arrive en France, notamment en Lorraine. Et qu’est-ce qu’il découvre ? Qu’il y a Saint-Nicolas qui est différent de son papa Noël de la télé. Puis, il constate qu’en Italie, il y a une dame qu’on appelle « La Befana » ; qu’en Russie, il y a une vieille maman qu’on appelle la Babouchka. À chaque fois, ce sont des personnages qui ramènent des cadeaux aux enfants sages. Il s’est alors dit : pourquoi l’Afrique serait-elle absente de cette mosaïque de personnages. Et c’est là que lui est venue l’idée d’une maman Noël, mais africaine cette fois-ci. Ce sera Mama Tinga Tinga. Pour la suite de l’histoire, Jules Nzietchueng s’est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Concrètement, comment avez-vous matérialisé Mama Tinga Tinga ?

Jules Nzietchueng : Mama Tinga Tinga a d’abord été matérialisée par un dessin, parce que je suis moi-même illustrateur. C’est à la suite d’une indignation que j’ai éprouvée face à une photo d’un Africain déguisé en Père Noël et qui effrayait les enfants que je me suis lancé. J’ai fait un dessin que j’ai posté sur les réseaux sociaux avec un commentaire. Celui-ci a reçu un très grand nombre de likes et de sollicitations. Je me suis alors dit qu’il y avait un besoin. Les gens ont trouvé que c’était naturel d’avoir un personnage de ce genre. J’ai donc fait un dessin encore plus abouti qui a été apprécié. À partir de là, les dessins se sont suivis pour finalement aboutir à un livre illustré.

Comment alors avez-vous mis en situation ce personnage ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que je me suis inspiré de personnages que j’aime énormément de par ma propre culture imaginaire. Donc d’abord de papa Noël qui a encore la géniale idée d’amener des cadeaux à tous les enfants du monde, un très beau travail. Je me suis aussi inspiré de Mary Poppins, qui est une femme magique qui aime prendre soin des enfants. C’est un personnage qui a été créé par une écrivaine anglaise qui s’appelle P. L. Travers qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale a imaginé une nounou qui descend du ciel pour prendre soin d’enfants pas sages. Elle est dotée de pouvoirs magiques. Comme les enfants l’aiment beaucoup, ils finissent par devenir sages et obéir aux parents.

Le succès de l’histoire en livre a conduit Walt Disney à en faire un film rendant célèbre Mary Poppins. Sinon, j’ai aussi été inspiré par Willy Wonka qui est aussi un autre personnage de littérature jeunesse. Il est réputé pour avoir une sorte d’usine à chocolat dans laquelle il invite les enfants. L’un d’eux, le plus sage en fait, en l’occurrence Charlie, va finir par devenir son ami. Pour rappel, Willy Wonka est le héros d’un livre intitulé Charlie et la chocolaterie. Cela a d’ailleurs inspiré un film dont l’acteur principal est Johnny Depp. J’ai pris de ce personnage à dimension bonbon et chocolat, car je trouvais aberrant que, par exemple, la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, ne soit pas aussi une terre de bonbons, de chocolat, de confiserie.

Pour ce qui est de mon inspiration africaine, j’ai été touché par le foulard nigérian qu’on appelle « le Guélé ». Les femmes du Nigeria le portent souvent lors de leur mariage. Il y a aussi tout le tissu-pagne que portent les « driankés » sénégalaises. Sinon, sur le plan architectural, je me suis inspiré des tatas somba, châteaux typiques de l’Afrique de l’Ouest, notamment au Togo et au Bénin. J’en ai fait un modèle plus grand et je l’ai appelé le Château de Mama Tinga Tinga.

Donc Mama Tinga Tinga, un personnage africain dans une histoire transafricaine ?

Tout à fait. Dans une histoire panafricaine même. Car, si Mama Tinga Tinga est connue pour être la maman Noël d’Afrique, elle a surtout vocation à être la reine des enfants d’Afrique. Parce que non seulement elle leur apporte des cadeaux à Noël, mais elle est là aussi lors de leurs anniversaires avec un petit pochon dans lequel elle met des bonbons. De fait, de toutes les régions d’Afrique, elle a été désignée reine d’Afrique, ce qui fait d’elle un personnage panafricain.

Mama Tinga Tinga est un personnage panafricain, mais comment avez-vous fait pour la rendre universelle comme le Père Noël ?

Il faut savoir que le Père Noël et Mama Tinga Tinga se connaissent très bien. Dans le premier livre consacré à Mama Tinga Tinga, ils se rencontrent et s’encouragent mutuellement. Lui s’occupe de là où il fait froid et elle, des Tropiques, là où il fait chaud. On est donc dans un élargissement de l’horizon des enfants. On n’est pas dans une opposition car, de même que Saint-Nicolas en Lorraine, Babouchka en Russie, la Befana en Italie, Mama Tinga Tinga vient donner un coup de main au Père Noël.

Comment percevez-vous l’impact de Mama Tinga Tinga dans un monde qui se métisse de plus en plus ?

Tout est dans le titre même qui accompagne l’appellation de Mama Tinga Tinga. Elle est la reine des enfants d’Afrique, or, jusqu’à preuve du contraire, l’Afrique est le berceau de l’humanité et le professeur Cheikh Anta Diop a démontré que l’Égypte y avait ses racines. Donc, quelque part, nous sommes tous des enfants d’Afrique. De fait, Mama Tinga Tinga est la reine de tous les enfants, métis, européens, africains ou autres, notre trait d’union, c’est l’Afrique. Mama Tinga Tinga s’inscrit bien dans ce monde qui se métisse de plus en plus.

Où êtes-vous allé chercher pour trouver ce nom de baptême, Mama Tinga Tinga ?

Mon inspiration est panafricaine. En m’intéressant au statut de l’Union africaine, je me suis aperçu qu’elle avait choisi le swahili, langue de l’Afrique subsaharienne la plus parlée, comme langue officielle de l’Union africaine. Ce mot est un mot swahili. Je me suis en fait dit qu’il fallait un nom drôle, facile à retenir. Dans toutes les langues ou presque, Mam ou Mama veut dire Maman, quant à Tinga Tinga, cela ne se traduit pas. Donc, on a par ce nom à la fois un marqueur fort aussi bien universel que panafricain.

Vous avez écrit plusieurs ouvrages autour d’histoires impliquant Mama Tinga Tinga. Pouvez-vous nous en donner un aperçu ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que les livres sur Mama Tinga Tinga répondent aux questions typiques que les enfants se posent par rapport à Noël en Afrique. Pour vous dire, en classe, on a posé la question de savoir comment se passe Noël en Afrique alors qu’il n’y a pas de cheminée, encore moins de neige. Spontanément, ma fille aînée a répondu : « Mais, il y a Mama Tinga Tinga ! » Une semaine plus tard, j’étais invité dans son école, à Nanterre, pour faire une lecture d’histoire de Mama Tinga Tinga.

Il faut savoir que chaque livre de Mama Tinga Tinga répond à une question. Le premier répond à celle de savoir qui donne les cadeaux aux enfants en Afrique la nuit de Noël. Le second répond à une question que m’a posée une petite fille alors que je lui faisais une dédicace : que fait Mama Tinga Tinga le reste de l’année quand elle ne remet pas de cadeaux de Noël. Eh bien, elle s’occupe de faire des cadeaux d’anniversaire. D’où l’ouvrage Mama Tinga Tinga et les anniversaires. Le troisième répond à la question de savoir, alors que le Père Noël vit au pôle Nord, où vit Mama Tinga Tinga ? Réponse : Mama Tinga Tinga et son royaume africain. Donc aussi longtemps que les enfants poseront des questions et que j’aurai la grâce d’avoir l’imagination nécessaire, je répondrai au travers de ces livres.

Comment le personnage de Mama Tinga Tinga est-il reçu en Afrique, dans les écoles et dans les médias ?

Le personnage est très bien reçu par les enfants, son public le plus important. À Yaoundé, au centre culturel français, j’ai eu à faire des présentations lecture du livre. Je n’oublierai jamais combien les enfants riaient quand je leur disais qu’il faisait trop chaud pour le Père Noël en Afrique. C’est donc à bras ouverts qu’ils ont accueilli Mama Tinga Tinga. Au niveau des écoles, j’ai eu la surprise de découvrir sur YouTube la chanson que j’ai composée en l’honneur de Mama Tinga Tinga chantée par toute une classe de petits écoliers ivoiriens dans la cour de récréation de l’école. C’est dire que les écoles commencent à adhérer totalement au personnage. Au niveau des médias aujourd’hui, notamment de médias en ligne, le message de Mama Tinga Tinga est relayé chaque fois que je pose un acte, comme publier un livre sur Mama Tinga Tinga ou que je fais une présentation dans une école ou une librairie africaine.

Avez-vous eu des expériences dans des médias classiques ?

Oui, récemment sur Africa radio, anciennement Africa n°1. Pendant une heure, dans l’émission Tu vas où Fatou de Fatou Birima, j’ai parlé de Mama Tinga Tinga, de son univers, de son marché qu’on organise sur Paris comme le marché de Noël*. Cela a permis de discuter avec des auditeurs. L’un trouvait que faire croire à des enfants un personnage comme Mama Tinga Tinga était « terrible ». Je lui ai répondu qu’aujourd’hui, en Afrique, les enfants fêtent le Père Noël et que je n’avais aucune raison d’empêcher que cela continue.

Ma démarche est donc de digérer cette réalité et de permettre simplement aux enfants africains d’intégrer ce fait et ce personnage qui y est très important. Face à sa réflexion selon laquelle vu le nombre de problèmes qu’il y a en Afrique, on n’a pas le temps de rêver, je lui ai dit, paraphrasant Albert Einstein, que l’imagination était plus importante que la connaissance. Je voulais dire qu’il faut donner aux enfants la capacité de rêver, car ce sont eux qui vont imaginer les solutions aux problèmes de l’Afrique. Autrement dit, si on maintient les enfants dans un format, on court le risque de les coincer dans une logique de reproduction de ce qui est. De même que ma maman m’a permis de penser ce personnage, je veux donner aux enfants la chance de penser une Afrique différente. C’est important de laisser aux enfants la possibilité de rêver. Surtout que cela leur offre la chance de pouvoir s’imaginer aller en Afrique pour rencontrer Mama Tinga Tinga.