Le soulagement général qui a accompagné la fin de la disparition volontaire de Diary Sow n’a pas empêché l’incompréhension et la colère de certains pour qui cela est socialement incompréhensible. © DR

 

REPORTAGE. Rentrée dans son pays après sa disparition volontaire, l’étudiante sénégalaise suscite des commentaires pas toujours amènes.

Par Clémence Cluzel, à Dakar

On se rappelle tous et toutes combien la disparition début janvier de Diary Sow, étudiante sénégalaise à Paris, avait suscité une vive émotion et conduit à une importante mobilisation. Après son retour au Sénégal, alors que l’opinion était encore en train de se remettre du choc provoqué par cet événement peu habituel, Diary Sow a fait une apparition sur les réseaux sociaux… pour faire la promotion de son deuxième roman, Et que les masques tombent !. Un titre qui interpelle autant que le sujet du livre : l’histoire d’une adolescente « au passé douloureux » qui a fugué de son domicile familial, a changé d’identité et évolue à Paris. Bien que l’autrice assure que l’histoire est «  entièrement fictive » et écrite « bien avant tous ces événements », il est difficile de ne pas y voir de parallèle avec sa récente disparition volontaire le 4 janvier dernier en France.

Voilà qui explique certainement, au-delà des interrogations, l’incompréhension, la déception, voire la colère, de certaines personnes.

Une attitude jugée désinvolte

Pour plusieurs personnes, la décision de disparaître volontairement est un « comportement de toubab » c’est-à-dire d’Occidentale. « Le fait qu’elle soit une jeune fille qui veut faire ce qui lui plaît est vu d’un mauvais œil. Elle ne correspond plus à l’image de fille au caractère exemplaire. En Afrique, une fille bien éduquée ne se conduit pas ainsi, sans avertir ses parents, et surtout, il n’est pas question qu’elle décide tout par elle-même », explique Saourou Sène, secrétaire du Syndicat autonome des enseignants du moyen secondaire (SAEMSS).

Pour d’autres, la lettre qu’elle a adressée à son parrain, Serigne Mbaye Thiam, ministre de l’Eau et de l’Assainissement, dans laquelle elle dit n’avoir «  ni remords, ni comptes », est une insulte. « Ça me donne l’impression qu’elle ne respecte pas les Sénégalais, car tout le monde s’est soucié d’elle. Même ceux qui ne la connaissaient pas ont prié pour elle. Là, on dirait qu’elle a surtout voulu faire sa promo », remarque Younousse, Dakarois de 30 ans qui se demande si finalement tout cela n’avait pas comme objectif de faire du buzz.

Coup de communication ?

La question est posée : « Coup de com pour vendre son roman ou réel besoin de faire une pause ? » Sofi, étudiante de 27 ans en master de sciences de l’éducation, « ne sait plus trop quoi en penser  » : « Elle a sûrement ses raisons, mais je trouve cela un peu égoïste. En tout cas, si c’est un coup de pub, elle se sera fait beaucoup d’ennemis ! » souligne-t-elle. Et les critiques pleuvent encore plus depuis la publication du trailer de son second roman. Sur les réseaux sociaux, les internautes déversent leur colère : « pauvre fille », « malsaine » ou encore « elle se fout de nous ! ». Ds messages qui expriment la déception des Sénégalais. Beaucoup réclament aussi des explications au regard de son statut de boursière d’excellence, « une aide financière provenant de l’argent public », comme le rappellent des internautes. Pour le moment, elle devrait, jusqu’à preuve du contraire, continuer à percevoir sa bourse d’excellence d’environ 650 euros. La principale intéressée, elle, ne donne aucun indice, si ce n’est de laisser À ceux et celles qui suivent son affaire cette phrase sur Twitter : « Ceux qui cherchent une explication rationnelle à mon acte seront déçus, puisqu’il n’en a aucune.  » Un silence qui irrite, mais attise les rumeurs. « Tout le monde est curieux d’en savoir plus ! » indique quand même Saourou Sène.

Quant à Maïmouna, elle regrette que l’« affaire Diary Sow » n’ait pas été saisie pour parler plus généralement de la dure réalité des étudiants, notamment ceux et celles restés au pays : « Beaucoup d’étudiants rencontrent des difficultés, à l’étranger, mais aussi ici au Sénégal, et on n’en parle pas assez. Chaque année, il y a des manifestations parce que les bourses ne sont pas reçues à temps, parce que les conditions pour étudier sont très difficiles et les chambres du campus surchargées. De nombreux étudiants souffrent et méritent d’être aidés. On doit parler de tous les étudiants pas seulement de Diary », insiste Maïmouna en 2e année de droit à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar. Un tel commentaire ne signifie pourtant pas que tout le monde tourne le dos à Diary Sow. La jeune étudiante a encore dans le pays des personnes qui veulent bien la comprendre.

De la compréhension quand même

Si les griefs sont nombreux à son encontre, des messages compatissants et de soutien, notamment sur sa page Instagram, lui sont aussi adressés. « Tu es une jeune fille très forte. Le Sénégal a besoin de personnes dans ton genre, je t’encourage », lui écrit une internaute sous sa vidéo. Car, pour beaucoup, elle reste un modèle à suivre. Fondateur de l’association Les Élites sénégalaises, dans laquelle Diary Sow était vice-présidente, Mohamed Massal Guèye l’encourage à « continuer à faire ce qu’elle désire ». « Si c’est une erreur, elle en tirera les conclusions. Si ce n’est pas le cas, on doit accepter ses raisons  », tranche-t-il.

Pas de frustration pour l’un des membres du comité de suivi Diary Sow à Paris, à l’origine de la mobilisation pour retrouver l’étudiante : « C’est une grande fille majeure, donc elle agit comme bon lui semble », lui souhaitant « beaucoup de réussite et espérant que son action n’aura pas de répercussions négatives sur son avenir ». Malgré l’incompréhension, c’est le soulagement qui prime. Un internaute, soucieux de sa santé mentale, appelle d’ailleurs à « mieux la comprendre et l’aider à se relever et mener une vie normale et épanouie  ».

Dans cette affaire, face à la désapprobation de certains, il y a la compréhension d’autres. Dans le tumulte sanitaire et politique actuel, le soufflé semble retomber. Il y a cependant fort à parier, au regard de sa portée multiple, sociale et culturelle, qu’il convient de se méfier d’éventuels futurs développements, car, quoi qu’on en dise, le mystère ne s’est pas totalement dissipé.