Pour Cheikh Mbow, nos États n’ont pas encore pris conscience de l’impact de la recherche sur le développement de nos pays. © Marie Lechapelays
 
ENTRETIEN. Enseignant et chercheur sénégalais, Cheikh Mbow est lauréat cette année du prix Danida Alumni pour avoir « contribué considérablement à une transformation positive dans son pays d’origine ». Il s’est confié au Point Afrique.
 
PAR MARIE LECHAPELAYS, À DAKAR

Universitaire ayant enseigné pendant 13 ans à l’université Cheikh-Anta-Diop (UCAD) de Dakar comme maître de conférences, Cheikh Mbow a ensuite codirigé des travaux sur les changements climatiques au Kenya. Grâce à des bourses successives, il a ensuite pu faire de la recherche au Danemark et au Canada. Installé aujourd’hui à Washington DC où il dirige l’entreprise Start, il négocie des programmes avec les institutions fédérales américaines pour soutenir des activités de recherche en Afrique et en Asie. C’est son rayonnement là-bas qui en a fait le lauréat 2018 du prix Danida Alumni qui lui a été décerné à Copenhague, au Danemark. Une raison suffisante pour souhaiter partager avec lui sa vision de la recherche en Afrique.

Le Point Afrique : Quel est l’état de la recherche en Afrique ?

Cheikh Mbow : Numériquement, il y a de grands progrès. La masse de chercheurs africains ne cesse d’augmenter. Par exemple, il y a une trentaine d’années, seuls quelques chercheurs travaillaient dans mon domaine, la géomatique (science qui consiste à faciliter l’acquisition, le traitement et la diffusion des données sur le territoire, grâce aux technologies de mesures de la terre et aux technologies de l’information, NDLR). Aujourd’hui, il y en a des milliers. Ensuite, qualitativement, un fossé s’est creusé entre des pays comme l’Afrique du Sud, le Rwanda, le Maroc, qui abritent d’excellentes universités, et d’autres comme la Sierra Leone que j’ai visitée, où les conditions de travail des chercheurs laissent vraiment à désirer.

En 2017, le Sénégal était 32e sur 44 pays africains en termes d’innovation et de recherche, selon le African Capacity Index (l’indice de la capacité africaine). Quels sont les freins à l’avancée de la recherche au Sénégal ?

Le plus gros problème, c’est le manque de financement. Je n’ai jamais eu une seule aide de l’État pour équiper mon laboratoire pendant mes 13 années d’enseignement à l’UCAD. Quand j’ai demandé 3 000 euros pour acheter un logiciel dernier cri de traitement des images satellitaires, le doyen de l’université m’a répondu : « C’est tout ce que je peux donner à votre département pour l’année. » Cela signifiait de se priver de l’essence pour emmener les étudiants faire des études de terrain, de l’Internet haut débit, etc. Donc, je suis allé quémander une licence en Europe. Ce logiciel a été installé sur une station et les étudiants faisaient la queue pour y avoir accès. Ce ne sont pas des conditions pour faire de la recherche de haut niveau.

L’État dépense moins de 1 % de son PIB dans la recherche et développement. Pourquoi ?

L’État n’a pas conscience de l’importance de la recherche pour le développement du pays. J’ai voyagé dans les Dragons asiatiques, en Corée du Sud, au Japon, en Malaisie, tous investissent énormément dans la recherche, car ils ont compris que c’était un facteur de transformation et d’innovation pour leur société. Ici, les hommes politiques pensent trop à court terme, dans une logique électoraliste. Or, la recherche est une question de long terme. C’est un manque de vision de la délaisser, car l’investissement dans la recherche n’est jamais stérile, il est toujours avant-gardiste.

L’autre cause est que les hommes politiques se méfient des chercheurs, et ce, depuis la décolonisation. Ce sont bien des intellectuels comme Léopold Sédar Senghor qui ont mené la fronde pour acquérir l’indépendance. Mais, sitôt au pouvoir, Senghor a donné du fil à retordre à Cheikh Anta Diop, l’un de nos plus grands savants. Celui-ci n’a jamais pu prospérer, car il était capable de s’opposer aux idées du président.

Les pays du Nord sont-ils un passage obligé pour les scientifiques africains ?

Tous les chercheurs de mon âge sont allés en France. Pour réussir à garder nos chercheurs en Afrique, il faudrait un programme « Sud-Sud » qui permettrait la collaboration entre les universités africaines, et cela, c’est l’Union africaine qui peut le créer. Ce serait vraiment bénéfique, car l’enseignement en Europe ne correspond pas aux réalités de l’Afrique. Nos premiers ingénieurs agronomes étaient excellents pour les sols tempérés, car ils l’avaient appris en Europe, mais ils ne connaissaient rien aux sols tropicaux. C’est donc plus difficile de revenir travailler dans son pays d’origine.

Quelles sont les dernières avancées scientifiques africaines qui donnent de l’espoir ?

La recherche médicale me donne de l’espoir. Mais la recherche n’a de signification que lorsqu’elle mène à une innovation. Et une innovation est toujours une agrégation de découvertes. Il y a énormément de découvertes dans les thèses soutenues dans les universités africaines, mais aucune institution n’est chargée de les valoriser, comme cela existe en France. Donc, pour l’instant, on n’a pas produit de machine révolutionnaire. Je compte sur la prochaine génération d’hommes politiques pour être capable de comprendre que dépenser des milliards de FCFA dans la recherche est aussi crucial que de mettre cette somme dans un autre secteur du développement. Le succès de la recherche dépend des choix politiques. Pour l’instant, ils n’ont pas été bons.