La maison d’édition Karthala est née au début des années 80 à l’initiative de Robert Ageneau. Très vite, au travers de livres sur les Sciences humaines et sociales, l’Afrique a trouvé sa place parmi ses publications
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Karthala est l’une des rares maisons d’édition françaises à publier régulièrement des auteurs africains. Son jeune directeur nous explique la mue qu’elle est en train de faire.

Voilà une maison d’édition qui a décidé de bouger. Oui, mais pas n’importe comment. Elle attend rester fidèle aux « fondamentaux » qui font sa personnalité et sa force depuis sa création, au début des années 80. Ses locaux ont été refaits et un espace a été aménagé pour permettre à des auteurs d’échanger avec le public. En pleine révolution numérique, Xavier Audrain, son directeur général exécutif, doit en effet relever de sacrés défis. Ancien chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, il sait que le moment est crucial pour une maison d’édition comme Karthala qui a, dans son ADN, une certaine Afrique. Il s’est confié au Point Afrique à ce propos.

Le Point Afrique : La transformation de l’univers de l’édition induit-elle un changement de la politique éditoriale de Karthala ?

Xavier Audrain : Nous ne sommes pas dans une volonté de changement de la ligne éditoriale de Karthala. Bien au contraire. La nouvelle équipe, aussi bien d’actionnaires que de salariés de Karthala, travaille à la même ligne éditoriale. Il s’agit, pour nous, de maintenir la ligne éditoriale d’excellence de Karthala, à un moment où le monde de l’édition se transforme. Donc, c’est avant tout une adaptation aux transformations du livre, du monde de la psychologie de lecture et de la médiation des savoirs que l’on produit.

Quelles sont les spécificités de Karthala ?

Karthala s’intéresse aux questions des sciences humaines et sociales, avec un tropisme pour les pays du Sud, plus particulièrement pour l’Afrique dans sa globalité, d’Alger au Cap, comprenant le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. C’est ce qu’on appelle la bibliothèque universitaire que l’on constitue avec des partenariats, des laboratoires de recherche et de nombreux chercheurs d’excellence, qui viennent publier chez nous. Le deuxième pilier de Karthala est toute la politique éditoriale autour de la question du fait religieux, de tous les faits religieux, sans exception, avec là encore, peut-être une spécificité pour toutes les questions de missiologie chrétienne, à travers le temps et à travers le monde. Le troisième pilier tourne autour des langues, des dictionnaires de tout ce qui est apprentissage des langues, notamment africaines, et de tout ce qui se rapporte à la tradition orale, aux contes et légendes. On a une dernière spécificité, avec trois revues universitaires qui recoupent les thématiques que je viens d’énoncer. En gros, ce qui intéresse Karthala, ce qui nous intéresse, c’est la rencontre des populations à travers l’histoire, comment ces populations se sont appréciées et l’histoire de ces rencontres.

Envisagez-vous un renforcement de vos liens avec des chercheurs africains et des synergies avec des universités africaines  ?

Nous sommes dans le prolongement de ce qui a été entamé par M. Robert Ageneau (le directeur général historique de Karthala, qui passe la main). Nous avons des partenariats avec des laboratoires de recherche : nous venons de sortir un ouvrage en l’honneur d’un historien burundais, Émile Mworoha. Nous l’avons fait en partenariat avec l’université du Burundi. Nous sommes toujours dans cette ligne, bien évidemment. Nous avons de solides contacts avec les universités les plus dynamiques, dans la volonté de publier de nouveaux ouvrages.

Karthala a refait ses locaux et créé un espace de discussions avec les auteurs…

C’est tout à fait cela. Depuis les années 80, la librairie, point de vente de Karthala, était restée dans son jus. Le savoir se dématérialise de plus en plus et on a de plus en plus besoin que ce savoir soit incarné. Les producteurs de ce savoir peuvent communiquer directement avec les différents lecteurs : journalistes, chercheurs, étudiants, etc. Nous avons fait d’une pierre deux coups : la rénovation de notre point de vente-librairie a surtout permis la mise en place de cet espace de rencontre. Nous avons fait des meubles movibles. En cinq minutes, nous pouvons transformer notre espace librairie qui présente l’intégralité de nos titres, c’est-à-dire plus de deux mille, en un espace de rencontre, soit pour présenter les ouvrages que nous sortons, soit pour faire des journées thématisées. Ou encore des journées de débats entre les différentes publications Karthala ou pas.

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Un exemple de publication des éditions Karthala. © DR

 

Quelle est la place de la littérature africaine dans les rayons français ?

La place de la littérature africaine à Karthala a toujours été importante : dans la production de romans et dans la littérature en tant que telle. Dans les années 80, Karthala a été un peu pionnier, mais une fois que les auteurs africains ont eu une renommée internationale, les grandes maisons d’édition ont pris une bonne partie du gâteau. Nous nous étions plutôt orientés vers les études littéraires des productions africaines. Nous commençons à rebondir : nous avons sorti deux ou trois romans qui font la part belle aux auteurs africains. Mais cela reste toujours balbutiant et un peu compliqué pour nous, même si la spécificité de Karthala est de s’autodiffuser et de s’autodistribuer. Ce qui nous permet d’être en direct avec les librairies africaines. Par exemple, nous avons sorti, avec un chercheur, un ouvrage sur Mai 68 à Dakar. La présentation a eu lieu en février au Sénégal.

Comment pourrait-on accroître la visibilité des auteurs africains plutôt « ghettoïsés » dans les librairies où ils sont dans des rayons en retrait estampillés « Afrique » ?

Tant que les auteurs africains seront identifiés plus comme auteurs africains qu’auteurs tout court, ils auront toujours le fait de bénéficier d’une discrimination positive ; mais en même temps, le fait qu’on les reconnaisse par ce prisme-là fait qu’ils restent quelque peu cantonnés à cette dimension africaine. C’est quelque chose à double tranchant. Quant à nous, c’est moins l’africanité des auteurs qui nous intéresse que leurs travaux, la splendeur de leur plume. Qu’ils soient africains ou pas, c’est plutôt une considération qui est conjoncturelle, c’est-à-dire d’où il écrit, ce qu’il écrit, pourquoi il écrit… La puissance de l’écriture prime la provenance de l’auteur. Par exemple, Joseph Tonda, professeur à l’université Omar Bongo de Libreville, a produit, chez nous, l’année dernière, dans la collection les Afriques, un ouvrage sur les sciences humaines intitulé L’Impérialisme postcolonial. Il montre bien les résistances à cette dimension postcoloniale et met en avant le fait que des Africains s’embourbent aussi dans les questions postcoloniales au lieu de les transcender, et qu’il y a un effet d’éblouissement par rapport au corps et à la modernité. Par ailleurs, Joseph Tonda produit des romans de bonne facture qu’on est en voie de publier. Entre les auteurs littéraires et les chercheurs, il n’ y a pas de frontières. On peut passer d’un camp à l’autre sans problème.

Quel est le profil-type de l’auteur de Karthala ?

Nous avons tellement d’auteurs que c’est assez compliqué d’établir un profil. Nous sortons une centaine d’ouvrages par an. Il y a dans le lot une quarantaine d’ouvrages collectifs qui multiplient le nombre d’auteurs. Il n’y a pas forcément de profil-type à Karthala. Cela se joue sur le terrain de l’écriture. Bref, ce sont des personnes dotées de capacités d’écriture assez autonomes et d’un savoir-faire. Les primo-auteurs sont assez nombreux. En général, ils font la restitution de leurs travaux de recherche en doctorat. Et il y a des auteurs qui ont de l’expérience, qui ont écrit plusieurs ouvrages. Cela ouvre largement le spectre des profils.

Le livre nourrit-il son homme ?

Le livre nourrit son homme dans le sens de la force psychologique et de la force qu’il peut donner, même en termes de combat politique. Le livre nourrit-il une maison d’édition de 9 employés qui travaillent en direct avec les librairies africaines ? C’est plus compliqué. C’est pour cela que nous faisons des efforts : l’espace de rencontre nous permet de faire mieux connaître nos ouvrages et de mieux en parler… Nous sommes dans une période un peu anti-intellectuelle qui nécessite qu’on fasse de la médiation plus importante quand on explique ce qu’on écrit, pourquoi on l’écrit, ce qu’on veut dire. Toutefois, cela reste un combat de tous les jours sur le plan économique.

Il y a un modèle économique à trouver… Est-ce dans cette optique que vous vous acheminez vers des formats d’ouvrages plus réduits ?

Nous nous acheminons vers des modèles plus réduits aussi pour pouvoir suivre ce qu’on pourrait appeler l’évolution de la psychologue de lecture. C’est ce qu’attendent concrètement les lecteurs qui lisent les ouvrages. Nous ne sommes pas là pour répondre à la demande, mais pour proposer une offre qui soit adaptée aux aspirations des gens en termes de savoir.

Quels genres se vendent le mieux chez Karthala ?

Il n’y a pas énormément d’ouvrages qui ont eu d’énormes ventes, mais il y a énormément d’ouvrages qui ont des ventes permanentes sur le long terme. Un ouvrage comme J’apprends le wolof de Jean-Léopold Diouf se vend depuis des années.

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Xavier Audrain préside désormais aux destinées des éditions Karthala. © DR

 

Le livre n’a plus le monopole de la transmission du savoir ; cette situation s’accompagne d’immenses défis numériques…

Nous pensons qu’il faut faire la distinction entre le fait que le livre ait perdu le monopole de la transmission du savoir et ce qui pourrait être considéré comme une mise en concurrence d’Internet par rapport au livre. On se demande ce qu’Internet a pu changer à la psychologie de lecture, comment les gens lisent, etc. Mais on se pose rarement la question de comment Internet et l’ordinateur ont transformé les auteurs ; c’est-à-dire comment sont produits les textes. On ne dit plus que pour écrire un bon texte, il faut un papier et un crayon, parce que le taper à l’ordinateur change la structuration même du texte… Il n’y a pas d’auteurs qui diraient qu’ils écrivent mieux en écrivant à la main, à part peut-être quelques personnes réfractaires à la modernité. Internet et tout ce qui est numérique, en termes de diffusion du savoir, sont un complément, un accompagnateur de la transmission du savoir. Cela remet en question des schémas économiques de diffusion du savoir. Ce qui a plus bouleversé le monopole de la transmission du savoir du livre, c’est plutôt tout ce qui est accessibilité, avec une confusion entre le libre accès et la gratuité, alors que pour le produire, il y a une économie derrière.

Quel regard portez-vous sur les maisons d’édition qui publient à compte d’auteur ?

Cette question doit être vue en fonction de la réalité de l’économie de l’édition en général : ce qui pouvait représenter des comptes d’auteur il y a 30 ans a évolué. Peut-être qu’il y a de plus en plus de personnes qui se sentent autorisées à pouvoir écrire un livre, parce qu’il y a une super bonne nouvelle concernant la démocratisation de l’expression. Cela ne veut pas dire que chacun peut faire un livre qui connaît un succès fulgurant. Il y a peut-être beaucoup plus de personnes qui se sentent légitimes à écrire, mais il n’y a pas plus de gens qui lisent. On peut mettre au crédit de ces maisons d’édition d’avoir permis à certaines personnes de publier leur ouvrage. On ne peut pas juste classifier « compte d’auteur » et « compte d’éditeur », comme si l’un était bien et que l’autre n’était pas bien.

Le livre a-t-il encore de beaux jours devant lui ?

La mort du livre n’est pas programmée, à condition qu’il sache changer et suivre l’air du temps. Il y a des choses très fulgurantes aussi bien pour arriver que pour repartir. Par exemple, Facebook, qui a émergé en cinq ans, peut être anéanti aussi rapidement. Le livre, qui a traversé pas mal d’évolutions à travers les civilisations, n’est pas près de mourir.