Bernard Dadié, ici en février 2016 à l’Unesco, a marqué les lettres africaines de son empreinte. © SIA KAMBOU / AFP

 

HOMMAGE. À la suite de la disparition du monument de la littérature africaine francophone qu’était Bernard Dadié, Bios Diallo, écrivain mauritanien, s’est fendu d’une lettre en souvenir de leurs nombreuses rencontres.

Par Bios Diallo* | Le Point Afrique 
 

Cher Bernard,

J’ai appris aujourd’hui, 9 mars 2019, ton voyage chez les ancêtres à 103 ans. Cet ultime envol n’enfante que des souvenirs pour ceux qu’on laisse dans le deuil. Le refuge reste dans les mots, béquilles des grandes œuvres. Me reviennent alors ceux que je t’adressais, à l’issue de notre rencontre, la dernière, le dimanche 6 novembre 2016 dans ton paisible quartier de Cocody Cité des arts à Abidjan.

Lundi 7 novembre, 21h30. Je viens d’arriver à Nouakchott. La Côte d’Ivoire, que je visitais pour la première fois, me manque déjà ! J’espère d’autres rendez-vous. En attendant, je savoure un plat composé d’allocos et d’attiéké rapportés d’Abidjan. Après mon premier verre de thé à la menthe, ah, nous autres Mauritaniens, dès qu’on quitte le pays, c’est la chose qui nous manque, je donne suite à ton murmure : « Quand tu seras arrivé, chez toi en Mauritanie, donne de tes nouvelles. Car la personne que tu as quittée s’inquiète, attend des échos. Oui, pour savoir les conditions de ton voyage, si tu as retrouvé la paix chez toi. Bon, c’est la sagesse que nous enseignaient nos parents, mais aujourd’hui, vous les jeunes, malgré tous les outils de communication, avez tendance à négliger la maxime. » La simple bienséance ! Je te rassure que le voyage fut tranquille, et toute la famille va bien.

La visite de courtoisie chez toi, le dimanche 6 novembre 2016 avec la bande d’amis de l’Association Akwaba culture, organisatrice du Prix Ivoire, fut un moment de clémence. Le jeune homme de 100 ans (pardon d’écrire ça !) que nous avons trouvé sirotant sa sucrerie ne nous fit perdre aucun temps. Au contraire. Bon âge, bon humour, tu ne laissais aucune phrase te passer par-dessus la tête. Je vais être insolent : tu ne voulais pas qu’on doute de ton ouïe qui était bonne ! La mémoire aussi. De la colonisation à la francophonie, en passant par les Antilles et les pouvoirs africains et leurs calques, tu as servi à tes hôtes du jour des anecdotes dignes d’une mémoire de vingt ans. Avec ce rappel d’anthologie : « On m’avait accusé de participer à la préparation d’un coup d’État, dit celui qui signa La Ville où nul ne meurt en 1969. Quand on vient me chercher, on me dit de lever les mains et de rendre mon arme. J’ai sorti mon stylo, et on m’a arrêté », as-tu lâché en fulminant le mépris. Depuis, elle est là, dans ta poche, cette plume que rien n’altère.

Tu racontais le tout avec l’humour qui rappelle la splendeur et la maîtrise des inoubliables livres ayant nourri nos scolarités : Climbié, Le Pagne noir, Monsieur Thôgô-Gnini… L’énergie, comme la parole, n’a pas pris une ride. Non, je ne polémique pas. Tu tenais la main de l’un, secouais l’épaule de l’autre, pinçais avec mouvements et éclats de rire le genou d’un autre !

Ensuite, Bernard, je n’ai pas eu besoin de forcer les dates pour te rappeler que notre première rencontre remontait à Nouakchott, au début des années 1990. Tes souvenirs étaient là, replaçant le Centre culturel français (CCF), sa bibliothèque et sa salle de conférence à leur place. Ce jour, chez toi, tu as voulu savoir si les activités étaient toujours aussi intenses. Oui, en souvenir de ces brillants débats en terre mauritanienne avec tes collègues, les écrivains Boubacar Boris Diop du Sénégal et Tahar Bekri de la Tunisie. Avec peine, j’ai murmuré à ton oreille que le CCF s’appelait désormais Institut français de Mauritanie et que faire venir de nos jours un auteur ressemble à une pagaie qu’on jette à la mer ! Pas que la culture soit morte, ou les écrits vains, mais juste que les récessions économiques sont passées par là. Et c’est dans la culture qu’on coupe ! Désormais, l’argent va aux mesures visant à endiguer les actions des terroristes, les ennemis du siècle. Oui, ceux-là qui développent un « extrémisme violent ». En cours d’arguments, les États-Unis, pardon Nations-Unies, ont créé une doublure : « Extrémisme violent » ! Un mot aurait suffi, non ? Moi, naïvement, je pense qu’un extrémiste porte déjà en lui des gènes de violence.

Bon, quittons donc ça ! Je reviens au beau moment passé en ta compagnie, avec les souvenirs de tes voyages. Impossible de citer tes escales, pays… Je disais Nouakchott. Mais, après, nous nous étions retrouvés à Présence africaine, rue des Écoles, et à l’occasion d’événements culturels dans d’autres sphères à Paris, Lille, avec ceux-là que tu rejoins aujourd’hui : Mongo Beti et Ahmadou Kourouma. Oh, les écrits qui se taisent, devant l’inéluctable pagne noir : la mort !

Voilà njatiraadho, togbui, dahgbo, koko, mvam, babu… Je ne sais plus en quelle langue (peul, mina, fon, lingala, fang, swahili) te dire repose en paix, ancêtre aux multiples terres !

* Écrivain mauritanien, directeur du festival Traversées mauritanides.