CHRONIQUE. Une écriture, un style, une atmosphère, une signature : celle de Yasmina Khadra, qui réalise une double rentrée littéraire, en France, chez Julliard, en Algérie, chez Casbah Éditions.

Par Benaouda Lebdai* | Le Point.fr

Ce trentième roman est un véritable « page-turner », un roman construit comme une horloge où il n’y a pas de temps mort. Le lecteur accroche dès les premières pages, intrigué par le personnage d’Adem Naït-Gacem, un original qui décide de quitter une vie confortable vers une vie d’aventure dont il n’aura aucun contrôle, sauf celui d’oublier sa vie conjugale et sa vie d’enseignant. En effet, son épouse Dalal le quitte pour un autre homme. Le chaos s’installe alors dans son esprit, même s’il comprend le désir de sa femme de vivre une autre vie, d’être tombée amoureuse d’un autre que lui, d’être libre de faire ce qui lui plaît, de partir.

La douleur de l’abandon est si profonde qu’Adem se transforme en vagabond, survivant dans l’errance, dans des chemins improbables, rencontrant des personnages particuliers pour sa survie, tout en recherchant la solitude et l’abandon de soi. La trame psychologique se densifie tout au long du roman et les pensées les plus intimes alimentent une intrigue haletante, riche en soubresauts. La force de cette fiction se situe dans un mélange d’aventure, de sagesse populaire et de philosophie de vie.

Néanmoins, si Adem est le personnage principal, le personnage de Mika le nain est encore plus intrigant, car il incarne, selon moi, une symbolique particulière. Vu son physique disgracieux, sa force de caractère et sa générosité envers Adem l’errant, Mika joue le rôle d’un ange gardien, d’un sauveur, d’un bienfaiteur dans un monde de vilenie, de méchanceté, de trahison et de roublardise. Enfant rejeté par son père dès sa naissance, puis par sa mère, à cause de sa laideur et de son nanisme, adulte, il ne sombre pas dans la revanche et ne se lamente pas sur son sort, devenant la bonté même. Il aime la nature, les gens, un vrai « candide ». En croisant la route de la vie cabossée d’Adem, il devient, par la force de sa nature, son protecteur jusqu’à la fin du récit, fort en émotions.

Une histoire dans l’Algérie nouvellement indépendante

Yasmina Khadra crée avec brio à travers cette fiction un Don Quichotte et un Pablo Sanchez des temps modernes, un Don Quichotte et un Pablo Sanchez algériens. Deux personnages emblématiques qui errent à travers les campagnes d’une Algérie qui vient de se libérer du colonialisme.

L’histoire se déroule dans une période que Yasmina Khadra n’avait pas explorée littérairement jusque-là ; celle d’une Algérie nouvellement indépendante, car le récit se déroule en 1963, une année charnière, une année entre deux mondes, celui de la colonisation et celui de l’indépendance. Même si le temps historique n’est pas le sujet premier du roman, Yasmina Khadra contextualise par touches, avec des commentaires qui ne souffrent d’aucune ambiguïté, des mises en situation de faits sociaux, politiques et historiques avec le premier président algérien, Ahmed Ben Bella, cité dans le cadre de l’intrigue du récit. Mekki et son épouse Hadda hébergent Adem l’intellectuel, le lettré, qui accepte de les aider à écrire une missive de réclamation au président Ben Bella. Le romancier intègre de manière subtile des faits spécifiques à cette période historique. Par exemple, la ferme de Hadda et Mekki appartenait au grand-père de ce dernier.

Durant la colonisation, les colons avaient désapproprié ce dernier qui était devenu un ouvrier dans sa propre ferme. Juste avant l’indépendance, le petit-fils du colon propriétaire, Xavier, décide, par la voie d’un notaire, de remettre la ferme au nom de Mekki, de manière légale. Voilà qu’un commissaire politique peu scrupuleux, Ramdane Barra, décide de s’approprier la ferme, de mettre dehors Mekki et Hadda, sous prétexte que la ferme, ayant appartenu à un colon, est déclarée « bien vacant », après le départ de ce dernier d’Algérie en 1962. Ramdane Barra, le mouhafed, prétexte que l’acte notarié n’est pas valide, car signé pendant la colonisation. C’est dans ce contexte qu’Adem, moyennant gîte et nourriture, écrit la lettre dénonçant l’abus de pouvoir du mouhafed au président Ben Bella.

Contrarié, ce mouhafed véreux incarcéra Adem illégalement, car il a développé une grande haine contre ce « clerc en écriture », une attaque qui remonte à la guerre de libération. Ramdane Barra hurle : « Nous avons liquidé une bonne partie dans le maquis, mais la purge en a laissé filer quelques-uns qui, aujourd’hui, s’improvisent en défenseur des veuves et des orphelins et fourrent leur nez dans les affaires qui ne les concernent pas. »