La Fédération des étudiants et stagiaires sénégalais en France (Fessef) voulait rompre avec la routine. Sortir de son carcan sénégalo- sénégalais pour s’ouvrir à la communauté africaine de France, et concevoir un programme d’activité plutôt instructif. Et c’était le sens de la première édition du FIT (Fessef Inspirational Talk), organisée samedi à la Résidence internationale de Paris, dans le 20e arrondissement.

Ce coup d’essai fut un coup de maître. Car la rencontre a donné lieu à des échanges très riches entre les étudiants venus en masse et les invitées. Il faut dire que le casting valait bien le déplacement. Les étudiants ont en effet réussi la prouesse de réunir sur un même plateau plusieurs personnalités féminines de la diaspora africaine en France. L’idée est que celles-ci, par la narration de leurs parcours respectifs, puissent inspirer les étudiants africains, les étudiantes surtout puisque pour cette première édition c’est la femme qui a été mise à l’honneur.

« Femme africaine, source d’inspiration », était d’ailleurs le thème de cette rencontre qui a vu la participation d’un nombre important d’étudiants sénégalais et africains inscris en région parisienne ou en province.

A (re)voir également: (vidéo) Entretien avec Ousmane Bocar Diallo, président de la Fédération des étudiants et stagiaires sénégalais en France (FESSEF)

Ce nouveau concept a été initié par les femmes de Fessef, en l’occurrence Ndèye Aissatou Diop et Myriam, a précisé Ousmane Bocar Diallo en ouverture. « Aissatou et Myriam Ndiaye ont pensé le projet, l’ont travaillé, l’ont mûri et ensuite elles nous l’ont proposé. Si on en est arrivé là c’est donc grâce à elles  », a t-il souligné.

La Sénégalaise Khady Sakho Niang, ancienne présidente du FORIM, la Gabonaise Mengue M”Eya, porte-parole de Jean Ping, la Burundaise Princesse Esther Kamatari, ancien mannequin à succès, la Sénégalaise Nayé Ana Bathily, consultante à la banque mondiale, Elsa Da Silvera, la Malienne Alidiatou Camara (styliste), etc…toutes ces femmes africaines, qui s’illustrent chacune dans un domaine précis depuis plusieurs années en France, dans le monde, ont accepté l’invitation de l’association estudiantine. 

Si les parcours respectifs de ces femmes de la diaspora ont inspiré le respect de la salle, les étudiants, les étudiantes surtout, ne se sont cependant pas laissés impressionnés. Ils avaient donné du répondant, avant-même que les invitées ne soient priées de remonter le temps.

« Nous étudiants africains en France, sommes venus écouter cette modèle qu’est la femme africaine, écouter nos mamans, nos sœurs, dont les mots sont les meilleurs pour nous accompagner à affronter les défis de cette nouvelle année universitaire », explique une étudiante sénégalaise venue de Saint- Étienne.

“On vous traitera parfois de toubab (…) on aura des soucis avec des gens qui n’ont pas la même manière de travailler, de penser, simplement de vivre, parce que les expériences sont différentes. C’est une raison de plus de persévérer. Je ne veux pas rester en fait.” (Adja Mareme sy, étudiante à Science Po)

Avant que, dans la foulée, Adja Mareme Sy, étudiante à Science-Po, ne vienne crever l’écran avec un retentissant plaidoyer au retour en Afrique après les études.

« Il ne faut pas retourner au pays en s’attendant à être accueilli en sauveur, se réintégrer immédiatement, gagner de l’argent, avoir sa maison (…), Je pense que si on envisage cette possibilité on doit la voir comme une épreuve, un défi, quelque chose à surmonter. Quand on part de son pays, on voit plus clairement ses tares, ses défauts, ce qui ne va pas. On a donc tendance à plus facilement être énervé quand on y retourne, par des choses qu’on remarquait avant mais souvent sans plus (…) On pouvait remarquer que les gens étaient en retard, indisciplinés. Mais quand on a connu quelque chose d’autre, on se dit « tiens quand même y a un souci ». Mais la réaction à avoir face à cela ce n’est pas de dire que je vais vivre ailleurs, c’est de se dire qu’il y a un souci, qu’est-ce que je peux faire (…) On vous traitera parfois de toubab (…) on aura des soucis avec des gens qui n’ont pas la même manière de travailler, de penser, simplement de vivre, parce que les expériences sont différentes. C’est une raison de plus pour persévérer.

En fait je ne veux pas rester à simplement parler des problèmes de mon pays, dire que ça ne va pas », lance la jeune étudiante face à des « inspiratrices » plutôt émerveillées.

Mais la palme du courage reviendra à Baye Salif Diack, 20 ans, étudiant en licence mathématique. Dans une assemblée quasiment toute féminine, dans une rencontre dédiée à la femme africaine, il a « osé » s’insurger contre la discrimination positive en faveur des filles à l’école. Une discrimination dont il aurait souffert. « Il y avait une cérémonie de remise des prix, j’étais en 5e et meilleur élève de la classe. Mais à la cérémonie, celle qui était 2e avait plus de récompenses que moi parce que tout simplement elle est une fille. »

Le jeune étudiant sera gentiment repris de volée par des « femmes inspiratrices », qui ont quand même salué son courage de dire ce que « beaucoup d’hommes pensent tout bas ».

Après cette première partie, la modératrice Ndèye Aissatou Diop appellera les invitées à retracer leurs parcours respectifs.

“Mon école se trouvait à 5 km de mon village. Je partais le matin avec mon bâton de manioc et un peu d’arachide, je rentrais le soir” (Mengue M’Eya, Porte-parole de Jean Ping)

Mengue M’Eya, ancienne journaliste à Africa Numéro 1, Porte parole de l’opposant Jean Ping, révélera l’itinéraire qui l’a conduite d’un petit village du Gabon à la personnalité engagée et combattante pour la démocratie dans son pays.

« J’ai été élevée par mes grands-parents, au village. Mon école se trouvait à 5 km de mon village. Je partais le matin avec mon bâton de manioc et un peu d’arachide, je rentrais le soir. Pendant cette période, mes parents étaient en France pour poursuivre leurs études. Mais tout de suite après mes parents m’ont amené en France. Puis je suis restée chez mon oncle qui jouait au football en Maine et Loire. Je me destinais à devenir enseignante comme mes parents qui font partie de la première génération des instituteurs au Gabon.

Bien que venant d’un petit village du Gabon, j’ai eu le privilège de grandir ailleurs, de m’imprégner d’un certain nombre de valeurs, de codes, d’usages, d’un réseau important pour pouvoir se positionner. C’est ainsi que j’ai pu faire mes compétences dans la classe politique française où j’étais engagée pendant une vingtaine d’année avec Elisapbeth Guigou qui est une amie (…)

Je me bats depuis 20 ans pour la démocratie au Gabon parce que pour moi il y a une relation entre le développement et la démocratie. »

“Au fait, on s’est dit qu’au lieu de se retrouver tous les dimanches à étudier la révolution bolivarienne, il y a à côté de nous des femmes venues de Tambacounda, de Matam qui étaient là et qui ne pouvaient pas sortir” (Khady Sakho Niang, ancienne présidente FORIM)

D’origine sénégalaise, Khady Sakho Niang est arrivée en France en tant qu’étudiante, il y a presque quarante ans. Face aux étudiants, elle a partagé son expérience de femme engagée.

« Je suis venue en France en 1978 pour poursuivre mes études en informatique. Mais je m’étais très tôt engagée au Sénégal, dans le mouvement élève étudiant. Donc quand je suis arrivée en France, c’est tout naturellement que j’ai rejoint l’Association des étudiants sénégalais en France (AESF), qui a donné presque tous les présidents et ministres successifs au Sénégal.

A l’AESF, la viatique c’était la solidarité entre étudiants, les nouveaux et les anciens. Mais mais aussi la solidarité avec le monde des travailleurs: c’était de voir comment appuyer nos frères et nos sœurs qui étaient là mais qui n’avaient pas les mêmes outils de communication. Mais les femmes de l’association se sentaient un peu discriminées dans cette association. C’est pourquoi nous avons créé l’association de solidarité avec les femmes immigrées.

Au fait, on s’est dit qu’au lieu de se retrouver tous les dimanches à étudier la révolution bolivarienne, il y a à côté de nous des femmes venues de Tambacounda, de Matam… qui étaient là et qui ne pouvaient pas sortir. Nous avons alors initié des cours d’alphabétisation pour ces femmes, des soutiens scolaires pour leurs enfants. On étaient armées d’un esprit révolutionnaire. On s’est alors dit que pour qu’on soit prêtes, il fallait que toutes les couches de la population soient formées sur les enjeux, théoriquement et intellectuellement.

Nous nous sommes aussi fortement engagées en politique. Nous étions les fers de lance des mouvements de gauche en France. Est-ce donc le fondement de la mission de l’étudiant c’est de venir, d’accumuler des diplômes et de repartir ? Sa mission c’est de s’intégrer dans ces mouvements et toutes ces composantes africaines. Je ne me définis pas comme Sénégalaise. D’ailleurs c’est pourquoi quand on a créé l’Association de solidarité avec les femmes immigrées, sénégalaises (ASFIS) certaines qui comme moi se sentaient panafricaines se sont demandées pourquoi alphabétiser que les Sénégalaises et laisser en rade les Maliennes et les Algériennes. C’est ainsi qu’on a enlevé le « S » et c’est devenu ASFI. »

“Pour moi, il était important que je puisse être dans des fonctions où je peux avoir un aperçu sur le continent (…) Je tapais à toutes les portes et je travaillais dur” (Nayé Ana Bathily, consultante à la Banque mondiale)

Nayé Ana Bathily, qui est Sénégalaise mais se définit plus comme une « cosmopolitane », dirige une unité parlementaire à la Banque mondiale. Elle est la fille d’un célèbre homme politique sénégalais et ancien ministre, Abdoulaye Bathily. Dans son témoignage de « femme inspiratrice », elle a souligné qu’elle a dû se battre pour en arriver là où elle est aujourd’hui.

« Je suis née en Angleterre, j’ai fait mes études primaires au et secondaire au Sénégal. Après le baccalauréat, j’ai pensé tout de suite qu’il fallait que j’aille dans un système anglo-saxo. Le Sénégal étant une ancienne colonie française, tous mes amis allaient en France. Ce n’était pas un choix facile. Je suis arrivée aux États-Unis,  je ne parlais un mot d’anglais, je n’avais pas de bourse. Mais je me suis débrouillée parce que je n’ai pas choisi la facilité. Dans un monde globalisé, je ne pouvais pas me suffire à parler et comprendre que le français. J’ai fait des études universitaires tout en travaillant à mi-temps aux États- Unis, des études de Finances, en même temps de Relations Internationales. Et quand j’ai terminé mes études universitaires, j’ai tout de suite contacté la Banque mondiale. C’est quand même le premier pourvoyeur d’ aide au développement (je n’aime pas ce mot), de pourvoyeur au développement. Pour moi, il était important que je puisse être dans des fonctions où je peux avoir un aperçu sur le continent. Ça a été une obsession pour moi dès le départ. J’ai donc contacté la Banque mondiale. En tant que stagiaire d’abord, puis consultante…

Il faut montrer de la détermination, de la pugnacité. Ce n’était pas facile. J’étais jeune. Je n’avais pas vraiment de réseaux. Je tapais à toutes les portes et je travaillais dur. Il n’y a pas de raccourci, c’est le travail. C’est la détermination. Mais c’est aussi de ne pas avoir peur. Je pense que ce que l’Amérique m’a apportée et qui n’existe pas dans le système français, c’est d’avoir confiance en soi. »

Sur ce premier panel, il y avait aussi Elsa M da SILVEIRA, Présidente de la fédération ISFADA qui se veut être un pont entre les associations, les diasporas et les projets en Afrique.

Elle est aussi femme de médias, ayant pour spécificités l’Afrique. Elle a notamment travaillé entre autres à Radio Tabala FM, Radio Paris, FFP, Amina , Canal 3 monde , le Courrier des Afriques etc. éditorialiste, journaliste, médiatrice et experte en communication, elle est une femme engagée pour le développement des régions et de leurs ruralités en Afrique. Autodidacte, elle insiste sur l’importance de se cultiver et de prioriser la créativité comme vecteur de développement personnel. Dans cette assemblée, Elsa a apporté un souffle philosophique inspiré par l’Afrique et les savoirs des ancêtres. 

Dans le second panel, la Princesse Esther Kamatari révélera aux étudiants comment elle a dû fuir son pays, le Burundi, pour devenir le premier mannequin noir de France. La décotrice Katia Bertrand a aussi partagé son itinéraire. Alidiatou Camara, styliste d’origine malienne, elle, révélera notamment qu’elle n’a pas eu la chance de faire des études puisqu’elle a été mariée à l’âge de 16 ans. Mais, dit-elle, à un moment elle a choisi de se “batre”. 

En écoutant ces témoignages de ces femmes ressources de la diaspora, les étudiants ont sans doute dû réaliser davanatge qu’il va leur falloir, eux aussi, se battre. Pour que demain, ils trasmettent à leur tour, inspirent les génrations futures. Bref, cette première édition du FIT a été riche en échanges. D’où l’appel des invitées à renouveler ces types d’initiatives, mais aussi à plus de solidarité entre Africains de la diaspora. 

Thierno DIALLO, Afrique Connection