PORTRAIT. Ce jeune plasticien camerounais porte un regard à part sur le monde. Au cœur de son travail : l’immigration, l’identité, le rapport du corps et l’espace. Rencontre.

Par Sylvie Rantrua | Le Point.fr – © Sylvie Rantrua

Présenté en solo par la galerie Afikaris à la foire d’art contemporain 1-54 à Marrakech, Jean-David Nkot allie à la passion la fougue de la jeunesse et la volonté de partager ses émotions. À 29 ans, il est déjà soutenu par plusieurs galeries à Paris et à Londres (Jack Bell Gallery). À Marrakech, il a exposé des peintures réalisées en 2019, mais dans deux univers stylistiques bien différents. Dans un style figuratif, il dresse le portrait de jeunes travailleurs sur un fond cartographique. Les traits sont las. « Technicien de surface », l’homme porte un casque de chantier, le gilet de sécurité et sur la cartographie en fond derrière lui sont inscrits les noms d’entreprises du BTP. Tout dans l’attitude du jeune homme, une pelle à la main, dans le tableau intitulé Life in your Hands – la Vie entre tes mains – montre la fatigue et la lassitude. Ses grands tableaux figuratifs côtoient une série de petits formats, des peintures à la limite de l’abstraction. La carte d’une ville imaginaire recouvre un portrait, une silhouette que l’on devine, celui d’un enfant, d’un jeune homme…

Les ombres

Dans cette nouvelle série The Shadows of Space, présentée pour la première fois, Jean-David Nkot pose la question de l’identité de la personne en exil. « Cet enfant, dans un camp de réfugiés, quelle sera son identité ? » interroge-t-il. Les camps sont des zones grises. Quel lieu sera indiqué sur l’acte de naissance ? Une question également posée par un autre Camerounais, le notaire Abdoulaye Harrissou, dans son livre Les Enfants fantômes. « Je m’engage dans un travail global sur la question du déplacement », insiste Jean-David. Ces questions sont les mêmes partout dans le monde. « On parle le plus souvent de l’immigration du Sud vers le Nord, mais les hommes se déplacent aussi à l’intérieur d’un pays, ou vers un pays voisin, chassés par des conflits ou la pauvreté », détaille-t-il.

Une révolte, un message

À travers ses œuvres, Jean-David dénonce l’apathie des gouvernements, l’indifférence et la passivité de la communauté internationale envers les victimes de la migration. Il peint des victimes marquées par la violence de leur situation, l’indifférence à laquelle elles sont confrontées. L’identité du personnage se perd dans une ville imaginaire. « J’invente une cartographie neutre de la ville qui est une combinaison entre des villes africaines et des villes européennes », explique-t-il. La toile est transformée en lettre géante, affranchie, avec un timbre et un tampon « priority ». Un message urgent ! La toile, comme la lettre affranchie, doit circuler.

La douceur des couleurs et des portraits contraste avec la violence du sujet. Pour obtenir cet effet troublant d’un visage qui se perd derrière un plan de ville, il mixte les techniques : encre de chine, acrylique, sérigraphie. Sur un portrait en noir et blanc, il applique la sérigraphie du plan en blanc, dépose deux couches d’encre de couleurs différentes sur la toile, chauffe l’encre, et au séchage apparaît un doux contraste.

Un parcours made in Cameroun

Jean-David Nkot fait partie du vivier prometteur des jeunes artistes camerounais. Il vit et travaille à Douala, dans le quartier de Nkongmondo. Après le bac à l’Institut de formation artistique de Mbalmayo (IFA), il intègre l’Institut des beaux-arts de Foumban, où il obtient une licence en dessin et peinture. Il se définit lui-même « comme un pur produit de l’école des beaux-arts du Cameroun ». Il a également fréquenté les ateliers de ses aînés, notamment celui d’Hervé Youmbi. En 2017, il intègre le post-master Moving Frontiers organisé par l’École nationale d’arts de Paris-Cergy (France) sur la thématique des frontières. Un questionnement qui le poursuit toujours et que l’on retrouve dans ses toiles. Il dit aussi avoir été marqué par des lectures et rencontres, comme celles de l’anthropologue Michel Agier.

Rien qu’en 2019, ses tableaux ont été présentés à Paris lors de la foire Akaa, mais aussi à Londres et à New York, à l’occasion de la foire 1-54, et toujours à Londres en exposition individuelle par la galerie Jack Bell.

Un vécu, des rencontres

« C’est un travail personnel, des choses vécues. Mon visa a été refusé plusieurs fois », glisse-t-il. « Je me suis rendu compte que je gagnerais plus ici. Si je reste dans mon pays, je garde mon originalité, mon authenticité. Mon travail reste en contact avec le sujet. Ici, je vis des choses, j’analyse avec mon expérience et ma culture. D’Europe, le regard se biaise », insiste-t-il. Même si le marché de l’art demeure embryonnaire au Cameroun, il souligne aussi l’importance d’un lieu d’exposition dynamique comme le Doual’Art.

Cela ne l’empêche pas de rechercher des expériences enrichissantes à l’extérieur, comme celle de sa résidence à la Cité des arts de Paris en 2018. « Cela permet de sortir de sa zone de confort, d’être confronté à une autre société. À Paris, j’ai travaillé avec des personnes qui ont atteint ce que j’appelle le point d’achèvement, celles qui sont arrivées au bout du voyage. Le rêve s’écroule, la réalité est tout autre, elle est violente. Ces personnes n’ont pas de domicile, plus de papiers », confie-t-il. Il a échangé avec eux, retracé leurs parcours, les événements marquants et construit une cartographie mentale. Sur la base de ses rencontres, il a alors peint une série de portraits appelée Indésirables. « Je peux parler de ce que je vis et je veux transmettre une émotion », enchaîne-t-il. Sans se projeter dans l’avenir, il souhaite, dans son aventure plastique, laisser l’art l’accompagner et les choses évoluer, au gré de ses rencontres et de ses lectures.