La dernière épidémie d’ampleur dans le pays remonte à 1986. © Billal Bensalem / AFP

 

C’est la panique depuis que les autorités ont fini par reconnaître le retour du choléra dans le pays. Une nouvelle qui jette une lumière crue sur des réalités que certains feignaient de ne pas voir.
 
Par Hadjer Guenanfa, à Alger | Le Point Afrique

Le choléra fait son retour en Algérie. Jeudi 23 août, le directeur de la prévention au ministère de la Santé, Djamel Fourar, et le directeur général de l’Institut Pasteur d’Algérie (IPA), Zoubir Harrath, ont tenu une conférence de presse à Alger au cours de laquelle ils ont révélé les premiers résultats des analyses microbiologiques. « Au jour d’aujourd’hui, il y a 88 cas de choléra suspectés, dont 41 cas confirmés. Un décès a été enregistré à Blida », a indiqué Djamel Fourar. Zoubir Harrath voit dans cette annonce un « courage politique » de l’État qu’il tient à souligner et vante la « transparence totale ».

Des rumeurs, des polémiques…

Quatre villes du pays sont concernées au début. La nouvelle qui intervient deux jours après la fête de l’Aïd et près de deux semaines avant la rentrée scolaire provoque la panique. Les plus folles rumeurs circulent sur les réseaux sociaux. Est-ce l’eau du robinet qui est à l’origine du problème. Est-ce des fruits ? La pastèque ? Le melon ? Est-ce des légumes ? Le responsable de la prévention au ministère de la Santé écarte la possibilité de la contamination par l’eau. « L’hypothèse privilégiée actuellement est une contamination par des légumes ou des fruits mal lavés », avance-t-il.

Les Algériens boycottent certains produits et se ruent sur les packs d’eau minérale, dont le prix augmente très rapidement. Les autorités sont soupçonnées d’avoir dissimulé le retour de cette épidémie. Malgré le malaise et la grande confusion, le ministre de la Santé n’apparaîtra publiquement que trois jours après l’annonce officielle des premiers résultats. Mokhtar Hasbellaoui effectue une visite à l’hôpital de Boufarik à Blida, la ville la plus touchée par l’épidémie, dimanche 26 août, avant de tenir une conférence de presse.

Malaise au ministère de la Santé

Le premier responsable du secteur de la santé annonce dix nouveaux cas de choléra et tente de rassurer les Algériens. Le wali (préfet) de Blida réapparaît également le même jour. Une vidéo montre ce responsable discuter avec une patiente se trouvant derrière les barreaux d’une porte au sein d’un établissement hospitalier fait le buzz. « Non, non. N’ouvrez pas la porte », lance le wali comme pris de panique. À la date du 27 août, 59 cas de choléra ont été confirmés, selon le ministère de la Santé. Au sein de l’opinion publique, la panique cède la place à l’effarement. Le retour du choléra, dont la dernière apparition remonte à 1996, rappelle aux Algériens certaines réalités amères.

« C’est toute notre organisation qui est en cause. Ce type d’épidémie révèle avant tout la carence de l’administration du pays. En effet, tous les secteurs sont ici en cause : hygiène publique qui n’est plus assumée par les autorités aussi bien locales que nationales, l’éducation en général et l’éducation civique en particulier, la gestion de l’eau, de l’exploitation des sources hydriques, de la manipulation des produits phytosanitaires, des médicaments, etc. », écrit Soufiane Djilali, président de Jil Jadid, parti d’opposition, sur sa page Facebook.

Une communication pas à la hauteur ?

Les défaillances sont graves et nombreuses. Beaucoup pointent du doigt la communication chaotique des autorités dès les premiers jours. Parmi ses lourdes conséquences, la rupture de confiance. Ce qui s’est passé à Tipaza après la diffusion d’un communiqué officiel au sujet d’une source d’eau illustre parfaitement la situation. Le ministère de la Santé a précisé que le « contrôle bactériologique de l’eau de source Hamr El Ain (Sidi El KEBIR) de la wilaya de Tipasa a révélé la présence du vibrion cholérique ». « De ce fait, cette source a été condamnée et interdite à la consommation », a-t-il ajouté.

La réaction des habitants de la localité ne s’est pas fait attendre. Dans un geste de dépit et de défiance, des jeunes ont bu cette eau devant les caméras des chaînes de télévision privées. « Il y a eu beaucoup de perte de temps entre le moment où les premiers cas ont été diagnostiqués et le moment où l’information a été donnée au public. Entre-temps, on a eu d’autres cas contaminés et un décès. C’est un problème réel de communication », affirme le Pr Mustapha Khiati, président de la Fondation nationale pour la promotion de santé et le développement de la recherche (Forem).

L’absence du ministre au cours des premiers jours est critiquée par les professionnels. « Pourquoi le ministre de la Santé ne s’est pas adressé à la population au courant des premières minutes ? », se demande Mohamed Bekkat Berkani. « Le rôle d’un politique est de savoir trouver les mots pour simplifier et rassurer. Les gens ont besoin d’être rassurés. Or, ils ont passé deux jours avant de savoir que l’eau potable dans les robinets n’est pas contaminée. Les experts doivent être derrière le politique. C’est à ce dernier de prendre la parole. C’est ainsi que les choses se déroulent dans les pays organisés », poursuit le président de l’Ordre des médecins.

C’est dans le cadre de cette communication chaotique et parfois amateur qu’intervient la bourde du ministre de la Santé. Dès sa première sortie après l’annonce du retour du choléra, Mokhtar Hasbellaoui s’engage à éradiquer l’épidémie « dans les trois prochains jours », soit « avant la prochaine rentrée scolaire » prévue le 5 septembre. Son département dément ces propos le lendemain. Sauf qu’une vidéo diffusée par les chaînes de télévision privées atteste la véracité de ces déclarations rapportées par plusieurs médias.

« Une déclaration irresponsable », s’insurge le Pr Abdelouahab Bengounia, ancien chef du service épidémiologie et médecine préventive au centre hospitalo-universitaire Mustapha Pacha. « Le fait d’arriver hier et de dire qu’on va régler cela en trois jours, c’est une déclaration irresponsable », s’est indigné le professeur qui parle de la « faillite du système de santé ». Il critique également le responsable de l’IPA. « Quand j’ai vu quelqu’un dire que c’est un courage politique d’avoir déclaré, je me suis dit qu’il faut être vraiment givré pour tenir de tels propos », a-t-il lâché.

Manque de contrôle et absence de prévision

Pour le Pr Mustapha Khiati, le retour du choléra « révèle des dysfonctionnements de grande ampleur ». « Nous sommes dans le nord du pays où la ressource hydrique est mobilisable. Nous avons des stations de dessalement de l’eau de mer. Comment expliquez-vous le fait que des gens aillent encore chercher de l’eau avec des jerricanes pourris dans des sources incontrôlées ? Que font les services des mairies ? » s’indigne le président de l’Ordre des médecins qui ajoute : « Nous avons trouvé la source de H’mar El Aïn, qu’en est-il des fruits et légumes ? Il faut dire la vérité aux Algériens. »

Le président de la Forem insiste, lui aussi, sur la responsabilité des maires en rappelant ce qui s’est passé à Tipaza au sujet de la source de Hamr El Ain. « À partir du moment où il y a eu enquête et détection du vibrion cholérique, la mairie devait procéder à la mise en place d’un périmètre de sécurité et à la mobilisation de gardiens (pour surveiller le site). Elle devait informer le public. Elle ne l’a pas fait et on a vu à travers des vidéos des gens, comme dans un geste de défi vis-à-vis de l’autorité sanitaire, qui consommaient cette eau », souligne notre interlocuteur.

La réapparition de cette épidémie lève surtout le voile sur le « manque de prise en charge de ce genre de risque », selon Mohamed Bekkat Berkani. « Nous avons déjà appelé à la création d’une agence nationale de prévention, une agence de veille sanitaire, une agence d’alerte. La loi sanitaire est passée. Elle renferme de grands principes qui serviront probablement à pas grand-chose. Gouverner, c’est prévoir ! », insiste le président de l’Ordre des médecins.

Le président du Forem souligne lui aussi l’importance du rôle qu’aurait pu jouer un organisme de prévision dans ce domaine. « Nous sommes un pays qui a déjà été envahi par ces maladies et celles-ci elles sont devenues endémiques. C’est-à-dire qu’elles sont présentes dans le paysage. il faut les surveiller. Cela fait longtemps qu’on a demandé la mise en place d’un observatoire ou d’un centre de veille qui permet de dépister ce genre de problème de santé », assure-t-il.

« Si on avait fait des prévisions, on aurait pu donner des recommandations en ce qui concerne les points d’eau. Si les communes avaient envoyé le personnel des bureaux d’hygiène avec des gendarmes pour voir comment les champs de pastèques sont irrigués avec les eaux usées, on n’en serait pas là. Il faut prendre les problèmes à bras le corps, ça suffit, le bricolage », lance Mohamed Bekkat Berkani.

Situation environnementale, risque du retour d’autres épidémies

Le choléra met aussi sous le feu des projecteurs une réalité sur laquelle des militants écologistes ne cessent d’alerter depuis des années. « Ayant parcouru des wilayas, cet été, j’ai pu constater que des égouts se déversent dans les oueds. Du côté de Tipaza, j’ai pu voir des agriculteurs pomper les eaux usées pour irriguer leurs exploitations », affirme Amar Adjili, qui milite pour un environnement propre en organisant régulièrement des collectes de déchets avec des volontaires à travers tout le territoire national.

Après l’annonce du retour de l’épidémie, de nombreux internautes ont partagé des vidéos montrant la dégradation de l’environnement : des champs irrigués par des eaux usées, des égouts déversés dans la mer et passant près des terres agricoles, des bacs de poubelles qui débordent dans les quartiers de la capitale.

Le Pr Mustapha Khiati prévient contre le retour d’autres épidémies. « À partir du moment où il n’y a pas d’hygiène publique, tout est possible. Les conditions d’apparition d’autres épidémies sont réunies aujourd’hui », estime le président de la Forem. La peste, par exemple, peut réapparaître, selon lui. En 2003, les autorités avaient enregistré une dizaine de cas. Un village situé à la périphérie d’Oran avait été placé en quarantaine. Une équipe de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait fait le déplacement.

« Tout le monde est responsable »

Qui est responsable de cette situation ? « Tout le monde ! » répond le Pr Khiati. « Ça commence par le citoyen qui jette les ordures partout, les services de la mairie qui ne ramassent pas ces ordures tous les jours, voire plusieurs fois par jour, qui ne lavent pas la chaussée, les entreprises qui jettent n’importe comment et n’importe où leurs déchets, les agriculteurs qui jettent leurs engrais et leurs saletés dans les oueds, etc. », développe-t-il. Sur les réseaux sociaux, certains pointent du doigt le peuple « qui est sale ! », selon eux.

« Mais il n’y a aucune éducation dans les écoles pour apprendre aux enfants à respecter la nature. Il n’y a aucune diffusion de reportages à la télévision autour de la gestion des déchets. Aucun spot publicitaire », note Amar Adjili. Ce militant souligne aussi le manque de mobilier urbain. « Quand on va dans un quartier quelconque, on constate qu’il y a trop peu de poubelles. Quand ça déborde, on jette forcément les déchets à côté. Puis le service de nettoyage ne ramasse pas ce qui est posé sur le sol. Ce qui fait accumuler les déchets ménagers », explique notre interlocuteur.

Conclusion : le « citoyen est un gros pollueur parce qu’il ne sait pas comment se débarrasser des déchets », selon lui. « Toutes les décharges que j’ai pu voir dans le pays sont une catastrophe. Il n’existe toujours pas de déchetterie en Algérie pour jeter le gravât et l’électroménager, etc. Les entrepreneurs déversent le long des routes », ajoute Amar Adjili, qui pointe du doigt le ministère de l’Environnement. « Je tiens pour premier responsable de cette pollution notre ministère de l’Environnement. Tant qu’il n’y aura pas de remise à plat sur la question de gestion de déchets. Le problème perdurera », affirme-t-il.