Salon de l’emploi à Accra (Ghana) organisé par l’Institut Confucius : des étudiantes entrent en contact avec une entreprise chinoise, © Shi Song / XINHUA-REA

Devenu un nouveau champ d’opportunités, le continent est aussi un formidable espace de concurrence et de compétition entre locaux, « repats » et expatriés. Un environnement stimulant qu’il convient de décoder.

PAR VIVIANE FORSON

Voilà une bonne nouvelle pour toutes celles et tous ceux qui ont dans un coin de leur tête le projet d’aller travailler en Afrique : aussi étonnant que cela puisse paraître, l’école de commerce de l’université américaine Harvard vient de lancer un programme incitant ses titulaires de MBA à partir travailler en Afrique immédiatement après l’obtention de leur diplôme. Elle leur offre une bourse pouvant aller jusqu’à… 150 000 dollars.

La « guerre des talents » fait rage

L’objectif de cette initiative est d’attirer les meilleurs talents en Afrique dans un contexte de compétition mondialisée. Une chose est sûre : pour pouvoir tirer avantage de l’embellie économique que vit l’Afrique, les entreprises qui travaillent sur le continent ou qui lui sont liées ont désormais compris que la mobilité professionnelle doit devenir un enjeu primordial. La « guerre des talents » fait rage, et la pénurie des compétences techniques sur le marché de l’emploi africain devient préoccupante. Résultat : « Les structures doivent développer des stratégies à 360 degrés autour du recrutement pour espérer séduire les profils les plus qualifiés », explique Marie-Karelle Koné, à la tête de Potentiafrica, une agence spécialisée dans le sourcing à Abidjan.

Savoir s’adapter à une donne en perpétuel mouvement 

Si de plus en plus de non-Africains partent travailler en Afrique, soit indépendamment, soit en étant envoyés par une entreprise, le contexte a bien changé. Un peu partout, on observe que les cadres locaux remplacent peu à peu les expatriés. Face aux pressions sur les coûts, les entreprises étrangères limitent le recours aux travailleurs étrangers. Par ailleurs, les packages (famille, prise en charge de maladie) sont moins attractifs qu’avant pour ces derniers. D’autant que plusieurs pays africains tels que le Nigeria et le Sénégal, entre autres, sont désormais désireux de protéger et de promouvoir le marché local.

Autre constat : les multinationales n’ont plus le monopole de la quête de talents en top management et voient l’émergence de champions nationaux africains qui cherchent des compétences sur place. De nombreuses initiatives, dont celle de l’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote, AfroChampions, visent justement à rassembler ces champions africains pour mieux les faire connaître aux futurs candidats. Si vous décidez tout de même d’y aller, sachez que vos concurrents sur place sont des cadres jeunes et de mieux en mieux formés. Il est donc préférable de bien se préparer.

Retour des cerveaux installés dans les diasporas

Il faut avoir en tête que les besoins en recrutement varient selon les régions et leur situation socio-économique. Face à la pénurie de compétences, plusieurs pays africains misent, notamment, sur le retour des membres de la diaspora. Car la nouveauté, ces cinq dernières années, c’est le boom du retour en Afrique des diasporas. En anglais, on les appelle les « returnees », et en français les « repats ». Ce phénomène de « reverse migration » ou retour des cerveaux est une vraie mine d’or pour les États africains. D’après plusieurs cabinets de recrutement, les profils locaux ainsi que les membres de la diaspora ont l’avantage commun de vouloir s’installer dans la durée, de maîtriser certains codes sociaux, mais aussi de parler plusieurs langues du cru. « Aujourd’hui, il y a un nouveau type d’expatriés, plutôt originaires du Moyen-Orient et d’Asie, qui comprend très bien les enjeux et ne se fait pas prier pour venir… Par contre, nous voyons augmenter le nombre de personnes de la diaspora, certains voulant retrouver leur terre d’origine, et d’autres désirant juste découvrir de nouveaux aspects de l’Afrique », analyse pour sa part Patricia Veringa-Gieskes, fondatrice de The Job Factory, à Kinshasa. Lors de la procédure de recrutement, ces cabinets regardent de près le projet de vie des candidats.

Une approche directe par les réseaux sociaux

En Europe on vous demandera votre CV, aux États-Unis on ne regardera que vos compétences, mais en Afrique, malgré les avancées technologiques, les méthodes de recrutement traditionnelles ont la peau dure. D’où l’importance de chercher en amont et d’élargir votre champ de recherche aux réseaux professionnels ou aux nombreuses plateformes numériques de recrutement, devenues incontournables. De nombreux cabinets développent une approche directe via les réseaux sociaux professionnels pour répertorier et favoriser les interactions entre les talents et le futur employeur. Ne négligez pas ces réseaux ! Tous les secteurs sont concernés par la pénurie de talents : le BTP, le secteur pétrolier et minier, sans oublier la santé. Mais, actuellement, le secteur du numérique est le plus dynamique et celui où on trouve les meilleures rémunérations. On recherche également de nombreuses compétences dans la fintech, l’e-commerce, les banques, l’agrobusiness.

Des besoins importants 

En termes de zone d’activité, les besoins en Afrique francophone sont tout aussi importants qu’en Afrique anglophone : d’après le dernier rapport Doing Business, Nairobi, Abidjan et Dakar arrivent en tête des villes les plus attractives pour les professionnels en quête d’opportunités. Niveau salaire, il est important d’être flexible et d’aligner vos prétentions salariales sur les standards locaux. En effet, avec la nouvelle expertise des cadres sur place, les entreprises proposent de moins en moins de privilèges et de hauts salaires aux étrangers ou aux talents de la diaspora désirant travailler en Afrique. « Les structures qui prennent conscience du fait que les candidats peuvent aujourd’hui choisir l’entreprise pour laquelle ils veulent travailler et qui développent des stratégies claires d’attractivité et de rétention des talents finiront par s’y retrouver », conclut, optimiste, Marie-Karelle Koné.

Des professionnels témoignent :

Ahlonko Sodji (Togo), directeur Afrique d’Overseas RH :

« Les expatriés représentent un gros investissement. » 

« De plus en plus de locaux sont bien formés, à l’étranger notamment. De nombreux Nigérians qui habitent aux États-Unis, au Canada, voire en France, souhaitent retourner en Afrique pour faire fructifier le potentiel du pays. Notre défi consiste à identifier ces profils partout dans le monde et à leur proposer des offres attractives. La crise a en effet généré une baisse des salaires. Les expatriés représentent un investissement élevé pour une entreprise puisque le salaire de base doit être conséquent, sachant que les coûts annexes – visa, logement, scolarité, logistique – doublent souvent cette base. Les salaires baissent également parce que les candidats sont prêts à consentir un effort en termes de rémunération. Il est compliqué de donner un montant pour les catégories professionnelles recherchées. Il est fixé au cas par cas, selon la spécialité et certains paramètres, comme le type de poste, si la société est internationale ou non… Par exemple, les soudeurs sont très sollicités au Nigeria et donc très chers. »

Patricia Gieskes-Veringa (RD Congo), fondatrice du cabinet de recrutement The Job Factory :

« La mondialisation et les migrations ont changé la donne. »

Interview.

Le Point : À quel moment faut-il partir travailler en Afrique  ?

Patricia Gieskes-Veringa : Idéalement, quand on pense avoir la maturité pour affronter les challenges que représente un jeune continent et, surtout, quand on a déjà appris à être structuré dans ce que l’on fait. Sinon, on peut se lancer et tenter de le faire sur un coup de tête, mais cela risque d’être épuisant et de pousser les personnes à repartir d’où elles viennent.

Comment le retour vers l’Afrique se passe-t-il au niveau formel  ?

Ce n’est pas simple et, bien souvent, c’est une situation dont on parle peu. Beaucoup de pays n’ont pas de procédure incitative pour le retour des personnes de la diaspora, souvent considérées comme étrangères. D’ailleurs, le premier pas du retour en Afrique se fait souvent avec un visa… touristique  ! C’est un comble et pourtant une réalité.

Quelles sont les mesures que les pays pourraient adopter pour faire revenir la diaspora  ?

Je pense qu’il faut commencer par reconnaître que la mondialisation, la mobilité des travailleurs et les migrations ont changé la donne, et qu’une réflexion particulière doit être accordée à cette thématique du retour. Réécrire des textes de loi prend du temps. Par contre, mettre en place des mesures particulières afin d’inciter les cerveaux africains à revenir est une question de ­volonté politique. L’Éthiopie en est la preuve.

Maame Yaa Boafo (Ghana), actrice :

« Notre génération a une chance énorme. »

« L’ébullition que je constate me rend fière d’être une actrice africaine rentrée travailler dans son pays. Notre génération a une chance énorme. Nous avons étudié à l’étranger, sommes souvent des immigrés, parfois avons deux, trois passeports et identités, et le tout sans complexes. Je suis ghanéenne, née au Pakistan, j’ai grandi au Soudan, en Suisse, en Éthiopie et au Kenya. Nos compétences acquises à l’étranger peuvent faire la différence sur place et participer au développement du continent. Ce phénomène du retour n’est pas une mode, ou bien une manière d’être « hype », ou même populaire, je crois tout simplement que c’est inné  ! »