ENTRETIEN. Au moment où l’Europe et la Chine viennent de signer des accords commerciaux, où l’Amérique veut jouer sa partition, quid de l’ensemble Afrique-Méditerranée-Europe ?

Propos recueillis par Malick Diawara | Le Point.fr

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche aura incontestablement rebattu les cartes d’une mondialisation désormais traversée par des guerres commerciales entre les puissantes économies américaine, chinoise, européenne et bien d’autres. La crise sanitaire aura accéléré la mise en évidence des forces et faiblesses des uns et des autres sur fond de nécessité de redéployer de nouvelles stratégies pour à la fois se renforcer de l’intérieur et tisser des relations commerciales à partir de nouvelles approches.

Dans cet environnement, où l’Afrique se situe-t-elle ? Comment peut-elle faire prévaloir ses atouts et arguments ? Comment trouver le bon équilibre entre les différents partenaires commerciaux et surtout avec lesquels tisser des relations privilégiées et utiles ? La question est d’importance au moment où, dans le cadre de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, l’Afrique travaille à de nouveaux accords de partenariat avec l’Union européenne.

Dans un cadre plus restreint, voire plus direct, une réflexion se fait jour autour de la nécessité de construire un espace qui conjuguerait trois entités : l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe. C’est tout ce à quoi se consacre la Fondation La Verticale AME – Afrique Méditerranée Europe, initiée par Jean-Louis Guigou, professeur d’université, haut fonctionnaire français, spécialiste de l’aménagement du territoire et actuellement président de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed). La présidente de la Fondation, Élisabeth Guigou, née à Marrakech et surtout députée du Vaucluse, puis de Seine-Saint-Denis de 1997 à 2017, présidente de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale de 2012 à 2017, garde des Sceaux de 1997 à 2000 et ministre de l’Emploi et de la Solidarité de 2000 à 2002, s’est confiée au Point Afrique sur la pertinence de cette approche et sur les voies et moyens à mettre en œuvre pour la rendre concrète et utile à toutes les parties.

Le Point Afrique : La crise sanitaire du Covid-19 a révélé bien des fragilités de part et d’autre de la Méditerranée. Comment changer la donne ?

Élisabeth Guigou : La pandémie a atteint profondément l’Europe, le pourtour de la Méditerranée et l’Afrique, mais de façon différente. En Europe, la crise sanitaire est gravissime, probablement parce que les populations sont plus âgées et ont moins l’habitude des pandémies. Sur le plan sanitaire, la dissymétrie des situations est flagrante, cela doit inciter l’Europe à essayer de s’inspirer des bonnes pratiques africaines. En revanche, grâce aux amortisseurs sociaux et aux aides considérables consenties par les États et bientôt par l’Union européenne avec son plan de relance, la crise économique pourrait être moins profonde et moins longue qu’en Afrique.

Compte tenu de la gravité de la crise économique et sociale en Afrique, l’Europe porte évidemment une responsabilité plus importante encore d’aider le continent africain à surmonter le plus rapidement possible cette crise. Elle doit le faire en soutenant notamment le rééchelonnement avec moratoire de la dette africaine, position d’ailleurs affirmée comme une priorité par le président de la République française. Côté africain, il faut rapidement se mettre en mesure de pouvoir consolider les économies. Et l’Europe se doit d’aider l’Afrique de toutes les manières possibles, c’est indispensable à l’affirmation de sa volonté d’un partenariat fort et refondé entre les deux continents. D’ailleurs, cette crise montre bien que, plus que jamais, la solidarité entre l’Europe, la Méditerranée et l’Afrique est indispensable, et encore plus urgente. C’est à cela que nous travaillons au sein de la Fondation La Verticale AME – Afrique Méditerranée Europe.

Comment transformer les histoires partagées en solidarités politiques, économiques, sociales et culturelles ?

Les liens entre les Européens, les Sud-Méditerranéens et les Africains sont extrêmement étroits. C’est le double effet de l’histoire partagée, mais aussi de la proximité géographique. Celle-ci compte de plus en plus, dans un contexte où le réchauffement climatique impose de privilégier la proximité dans les échanges. Nos liens humains et culturels sont aussi très denses : nous partageons les langues européennes avec de nombreux pays d’Afrique francophone, anglophone, lusophone aussi. Enfin et surtout, ces liens humains sont une richesse extraordinaire que nous ne valorisons d’ailleurs pas suffisamment. La présence des diasporas africaines en France, par exemple, est un atout considérable, qui devrait être davantage utilisé pour renforcer les liens avec la Méditerranée et l’Afrique.

Comment transformer ces liens en solidarités politiques, économiques, sociales et culturelles ? C’est justement la raison pour laquelle nous préconisons la création de cette fondation La Verticale. Car il faut passer des discours aux actes ! Et pour passer des discours – même très positifs, en tout cas du côté français, puisque le président de la République a affirmé dès son discours de Ouagadougou en novembre 2017 son souhait de réaliser « l’arrimage » des deux continents – aux actes, il faut y travailler, car ce n’est pas si facile !

Comme cela a déjà été fait sur les continents américain et asiatique, nous devons inventer des outils qui nous permettent, Européens et Africains, de travailler ensemble, à égalité, dans un partenariat renouvelé et partagé. Non pas de façon ponctuelle à l’occasion de sommets ou de rencontres éphémères, mais de façon permanente, concertée, à égalité, pour construire ces solidarités dans les domaines clés.

Comment votre fondation La Verticale AME envisage-t-elle d’avancer, concrètement ?

La Fondation La Verticale AME projette d’assumer cette tâche permanente et régulière grâce à des groupes de travail qui réuniraient différents réseaux d’acteurs.

D’abord, un premier réseau de think tanks afin d’objectiver les données, de se mettre d’accord sur des diagnostics communs ; un deuxième réseau rassemblant des entrepreneurs par thématiques (eau, énergie, transports…) parce que nous avons besoin de stimuler les investissements croisés, l’essaimage des savoir-faire et le partage des chaînes de production ; et enfin, un troisième réseau, politique, car nous avons besoin d’une impulsion aux plus hauts niveaux.

Avec La Verticale AME, nous préconisons de développer ces trois réseaux qui existent d’ailleurs déjà en mode « préfiguratoire », dont nous avons déjà réuni les membres fondateurs, et qui sont bien sûr ouverts à de nouvelles adhésions. Ainsi, nous avons réuni le réseau politique en visioconférence, le 16 juillet dernier. Cinq chefs d’État, un Premier ministre et des ambassadeurs africains, ainsi que des personnalités européennes se sont retrouvés autour de l’ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, président d’honneur de La Verticale AME. Côté européen ont participé des personnalités qui ont toujours milité pour cette solidarité. Par exemple, Romano Prodi, Felipe Gonzalez, Piero Fassino… des personnalités de l’Europe du Sud, mais aussi du Nord, puisque Horst Köhler, ancien président de la République allemande, qui travaille beaucoup sur les questions des liens Europe-Afrique, était également présent. Voilà pour le premier réseau.

Les think tanks se sont déjà réunis trois fois, et le 3 décembre dernier, le réseau du Club des entrepreneurs s’est réuni pour la première fois. Une trentaine d’entreprises des deux continents, dont certaines très prestigieuses, ont contribué aux échanges et adopté par consensus un appel à la coproduction afin de contribuer à l’industrialisation de l’Afrique.

Quels outils préconiseriez-vous pour rendre opérationnelle une solidarité active autour de projets créateurs de valeurs entre l’Afrique, la Méditerranée et l’Europe ?

Les projets stratégiques porteurs de création de valeur en Afrique sont incontestablement les énergies renouvelables, l’agriculture et la sécurité alimentaire, le numérique, la logistique, l’éducation et la formation, la maîtrise de l’urbanisation des villes africaine en forte croissance… et, bien sûr, la santé !

C’est sur ces secteurs prioritaires qu’il faut essayer de dégager un intérêt pour les chefs d’entreprise des deux continents. Il faudrait ainsi les réunir régulièrement, sans doute de préférence par filière, et travailler ensemble afin de dégager les obstacles qu’ils rencontrent et aussi faire émerger les solutions, des consensus autour de propositions d’actions… Par exemple, si l’on considère la filière de la logistique, force est de constater que la France, comme d’ailleurs tous les pays européens, perd presque tous les marchés face aux Chinois, qui disposent d’une force de frappe considérable. L’une des premières choses à faire, je crois, serait de rassembler des chefs d’entreprise du bâtiment, des travaux publics, et de faire émerger des propositions communes pour le développement des infrastructures en Afrique, cela au travers de grands axes stratégiques, d’une ambition comparable à celle portée par les nouvelles routes de la soie.

Les zones économiques spéciales (ZES) créées par la Chine sont un autre exemple inspirant. Il y en a maintenant plus d’une trentaine sur le continent africain. Elles permettent d’offrir à des entreprises toutes les économies externes et l’environnement nécessaires à leur développement. Les Européens devraient adopter cet outil, présenter aux Africains une offre équivalente, voire optimisée, pour que les entreprises européennes et africaines qui veulent coopérer puissent travailler ensemble dans ces zones économiques spéciales, et contribuer ainsi de concert à l’industrialisation de l’Afrique.

Quelle organisation et quel processus mettre en place pour dissoudre la corruption et l’informel, deux écueils très fortement présents dans les pays du Sud et dommageables à tout partenariat ?

C’est un sujet délicat qui concerne d’abord et avant tout les gouvernements de chacun des pays africains, car il faut un consensus national fort pour mener une grande politique de lutte contre la corruption et l’informel. Mais peut-être, j’avancerai ici une suggestion d’ordre pratique : pourquoi ne pas offrir aux jeunes des différents pays la possibilité de créer des entreprises coopératives de type ESS, c’est-à-dire relevant de l’économie sociale et solidaire ? Une aide européenne pourrait y contribuer, en garantissant un accès à de bonnes rémunérations, à l’indemnisation du chômage, aux prestations de Sécurité sociale ainsi qu’à une retraite décente.

Cet outil serait de nature à détourner les jeunes sans travail de la tentation du secteur informel et expérimenterait une autre façon de créer des emplois, avec un système de protection économique et sociale plus innovant, et aussi bien ancré dans les microterritoires, avec lesquels il faut travailler davantage, c’est une des clés du développement.

Comment mobiliser les diasporas autour d’un tel projet de construction commune ?

D’après une étude publiée en décembre 2019 et rapportée par Le Point Afrique, 71 % des jeunes diplômés et cadres de la diaspora envisagent d’aller travailler en ou pour l’Afrique, et 38 % se déclarent même prêts à y partir immédiatement.

Bien sûr, rien n’est simple, mais, sur ce point aussi, j’avancerai une suggestion : on pourrait imaginer et organiser un volontariat des diasporas sur des périodes de quelques mois, récurrentes ou pas, afin d’accomplir les missions les plus diverses. Par exemple, mettre en place un service d’irrigation, la gestion d’un hôpital, la création d’un mini-réseau photovoltaïque… autant d’activités qui pourraient aussi être ensuite suivies à distance, depuis le pays de résidence habituelle.

Un tel système aurait le mérite d’acclimater en douceur les diasporas aux pays d’Afrique où elles envisagent de s’établir, notamment pour entreprendre. Aussi, vu l’état actuel de dispersion des diasporas en de très nombreuses associations, on pourrait envisager la mise en place d’une structure faîtière qui fédérerait des moyens, en s’inspirant de ce qu’a su réaliser autrefois Médecins sans frontières. Ainsi, les associations des diasporas pourraient disposer plus facilement d’une plateforme de compétences de toutes sortes : agronomes, comptables, ingénieurs, informaticiens… Une telle structure faîtière des diasporas pourrait bénéficier des subventions publiques françaises, mais aussi de la Commission européenne, de l’ONU, etc.

Comment voyez-vous l’avenir de cet ensemble Afrique-Méditerranée-Europe face à l’agressivité chinoise et américaine ?

Comme aime à le répéter Jean-Louis Guigou – qui est l’initiateur de La Verticale AME – en paraphrasant Saint-Exupéry, « l’avenir ne se prévoit pas. Il se construit. » Et c’est tout l’objet de notre Verticale AME : travailler ensemble pour construire ensemble et ne pas chercher à imposer une vision française ou européenne aux Africains, ni l’inverse d’ailleurs. Il est urgent de s’y impliquer, car, aujourd’hui, dans le contexte dit de « régionalisation de la mondialisation », on constate que les continents asiatique et américain ont construit de nouvelles solidarités entre leurs territoires. Ce fut le cas dès juin 2018 en Amérique avec l’ACEUM, l’accord Canada-États-Unis-Mexique, qui est d’ailleurs entré en vigueur en juillet dernier.

Et tout récemment, le 15 novembre, nous avons assisté à la naissance, sous l’impulsion de la Chine, du plus grand partenariat régional économique global, le RECP. Il rassemble quinze pays du Sud-Est asiatique, du Japon à l’Australie, et représente 30 % de la richesse mondiale, plus que l’Europe, à 25 %. C’est l’évidence, il est indispensable désormais que le « quartier d’orange » Afrique-Méditerranée-Europe s’organise fortement, que nous donnions vie à cette vision de « nouvelle Alliance » initiée par Jean-Claude Juncker et que nous portons avec La Verticale AME.

Dans cette perspective, et selon un avis largement partagé, le format antérieur des accords de Cotonou – dits aussi ACP, pour Afrique-Caraïbes-Pacifique, agrégat par trop hétérogène –, en cours de renégociation, est clairement dépassé. Il nous faut passer à autre chose. Pas simplement organiser le commerce entre nos deux continents, mais aussi réfléchir à l’intégration des normes de toutes sortes – techniques, sanitaires, environnementales, financières… – ainsi qu’à la mobilité professionnelle des cadres, entre autres. Des dispositions concrètes qui permettront aux Africains et aux Européens de construire l’avenir ensemble, en toute solidarité.