Trois ans après “L’Année du lion”, roman postapocalyptique, Deon Meyer plonge dans la politique sud-africaine avec “La Proie”. © RODGER BOSCH / AFP

 

LIVRE. C’est une haletante chasse à l’homme sur fond de corruption massive au sein de la nation arc-en-ciel que l’auteur de « L’Année du lion » propose dans son dernier ouvrage.

Par notre correspondant à Tunis, Benoît Delmas | Le Point.fr

Il y a corruption et corruption. La petite, celle qui cicatrise vite si on se décide à appliquer la loi, si les serviteurs de la loi ne sont pas eux-mêmes des ripoux. L’autre, la grande, qui relève de la saignée, d’une hémorragie suscitée par une horde de cupides, une association de malfaiteurs qui se hisse au pouvoir afin de privatiser l’État, de faire des richesses publiques une propriété privée dont recettes et dividendes iront directement sur des comptes off shore. Ainsi va l’Afrique du Sud dans les journaux et sous la plume de Deon Meyer. La fin de l’apartheid, l’émergence de la démocratie, l’ère de l’icône Mandela sont révolues. Les volutes de l’euphorie se sont dissoutes dans un air nauséabond. Au plus haut niveau de l’État, au cœur de l’administration, la corruption s’est glissée symbolisée par des marchés octroyés sans appel d’offres réglementaire, une proximité coupable avec des corrupteurs patentés et bien identifiés.

La méthode Deon Meyer

Après un roman stupéfiant, L’Année du lion, qui raconte la vie après que 95 % de l’humanité a été décimée par « le viruscorona », fiction écrite quatre ans avant l’apparition du coronavirus, Meyer retourne à la maison, le thriller.

Il campe deux intrigues, à cheval sur deux continents. L’une en Europe, dans la paisible ville de Bordeaux où Daniel oublie son passé sanglant en travaillant le bois chez un ébéniste sous une fausse identité. L’autre se déroule en Afrique du Sud où Benny Griessel, le policier récurrent de l’œuvre de Meyer, hérite d’un meurtre sans mobile ni coupable. Johnson Johnson se serait défenestré du « train le plus luxueux du monde ».

Commence une fastidieuse enquête : au porte-à-porte d’antan, avant les GSM et Internet, a succédé un protocole tout aussi laborieux, l’épluchage des relevés téléphoniques, WhatsApp et autres scories numériques. Dans cette marmite de kleptocratie, Griessel et son partenaire de binôme, l’élégant Cupido, avancent de façon souterraine. La très haute hiérarchie a décidé que le mort s’était suicidé, l’affaire a été classée. Sous la houlette de leur colonel, une femme déterminée, le duo avance masqué. Pendant que, à Bordeaux, l’ex-agent Daniel voit son passé ressurgir au coin de la rue, dans le fracas des balles et des victimes collatérales. Les deux intrigues se rejoindront, ne feront qu’une, expliquant le titre en afrikaans, « Prooi ».

Sous la plume de Meyer, on plonge dans le quotidien de la police, ces « Hawks », cette unité d’élite censée enquêter et emprisonner. Cela regorge d’informations, cela grouille de ces petits détails qui font le sel de ce genre littéraire. Livre après livre, celui-ci est son douzième, l’auteur est devenu un intime de ce corps professionnel. Il connaît également très bien la France, évoquant aussi bien la librairie Mollat à Bordeaux que la sociologie de la station de métro Château-Rouge à Paris.

Une double lecture

Au passionné de thriller, Deon Meyer offre un premier degré à l’étoffe solide, bien campée. Jugulaires en action, art de disparaître dans la foule, missions secrètes et autres tours sont au rendez-vous. Il y a la ration d’action, de coups de théâtre et autres surprises qui font de ce genre l’un des plus prisés des listes de best-sellers.

Aux autres, les curieux, ceux qui veulent apprendre sur la réalité d’un pays, pas la jolie image destinée à siphonner les touristes, La Proie offre un panorama sombre, sans espoir. Depuis le magistral Jusqu’au dernier, Grand Prix de la littérature policière en 2002, l’œuvre de ce romancier au physique et au tempérament d’ours, massif et doux, ne cesse de faire gicler la boue amorale qui engloutit les espoirs nés il y a plus de vingt ans.

C’est un torrent de saloperies, de prévarications. On y analyse les méthodes de la Chine qui achète la dette des États africains pour mieux se payer en richesses naturelles. La Russie de Poutine, elle, ne se pare pas d’oripeaux, sa démarche est « mafieuse ». À lire.